Muse populaire, 1875· Muse populaire
Le chant des transportes
1849
Pendant que sous la mer profondeLes cachalots et le requin,Ces écumeurs géants de l’onde,Libres, dévorent le fretin,Nous autres, cloués à la riveOù la bourrasque a rejetéNotre barque un instant rétive,Nous pleurons notre liberté.
Et cependant, ô sainte République !Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,Chacun de nous pour ta gloire eût périEt mourrait encor sans réplique ;Nous le jurons par l’Atlantique, (Ter.)Par nos fers et par Saint-Merry.
Les goëlands à l’aile grise,Les hirondelles de la mer,A leurs petits, aux jours de brise,Apprennent le chemin de l’air ;Nos enfants ont perdu leur guide,Peut-être n’ont-ils plus d’abri,Et la mère à leur bouche avideNe fait mordre qu’un sein tari.
Et cependant, ô sainte République !Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,Chacun de nous pour ta gloire eût périEt mourrait encor sans réplique ;Nous le jurons par l’Atlantique, (Ter.)Par nos fers et par Saint-Merry.
Sous les yeux du fort, sur la grèveQuand nous errons le long du jour,Nous berçant dans quelque doux rêveOu de République ou d’amour,La vague des plages lointainesApporte à notre sombre écueilRâles de morts et bruits de chaînes ;La démocratie est en deuil !
Et cependant, ô sainte République !Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,Chacun de nous pour ta gloire eût périEt mourrait encor sans réplique ;Nous le jurons par l’Atlantique, (Ter.)Par nos fers et par Saint-Merry.
Glaive rouge de la Hongrie,Quel gant de fer t’aurait brisé ?Un homme, traître à sa patrie,Aux pieds du Czar l’a déposé ;Au sultan demandez asile,Kossuth et Bem au bras puissant :Georgey, dans sa villa tranquille,Boit et mange le prix du sang.
Et cependant, ô sainte République !Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri.Chacun de nous pour ta gloire eût périEt mourrait encor sans réplique ;Nous le jurons par l’Atlantique, (Ter.)Par nos fers et par Saint-Merry.
Les obus ont forcé Venise,Le sage Manin est banni ;Pardonnez-nous Rome soumise,O Garibaldi, Mazzini !Quand Jésus a dit à saint Pierre :L’épée au fourreau doit dormir,Pourquoi voyons-nous son vicaireEt ses cardinaux la rougir ?
Et cependant, ô sainte République !Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,Chacun de nous pour ta gloire eût périEt mourrait encor sans réplique ;Nous le jurons par l’Atlantique, (Ter.)Par nos fers et par Saint-Merry.
Il nous vient du pays de Bade,De Doullens ou de Saint-Michel,Tantôt des bruits de fusillade,Tantôt des plaintes vers le ciel.Chez le Turc et sur la TamiseOn cherche l’hospitalité ;Où donc est la terre promise,Dieu d’amour et de liberté ?
Et cependant, ô sainte République !Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,Chacun de nous pour ta gloire eût périEt mourrait encor sans réplique ;Nous le jurons par l’Atlantique, (Ter.)Par nos fers et par Saint-Merry.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources