Muse populaire, 1875· Muse populaire
Le cuirassier de Waterloo
Lorsque notre moderne FranceA Waterloo sembla périr,On a vu la Sainte-AllianceEn grand gala se réjouir ;La province fut rançonnée,Le paysan porta ses liards,Et l’ouvrier sur sa journéeFournit l’appoint de trois milliards.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur la patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
Géricault, ta mâle peintureDe la France exprime le deuil ;Ton cuirassier haut de statureRoule des larmes dans son œil ;Son casque d’un acier livideCouvre son front humilié ;Son cheval, qu’il tient par la bride,Marche au pas et traîne le pied.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur la patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
Mais dans l’ombre de sa prunelle,Luttant contre son désespoir,Il point une blanche étincelleComme un astre dans un ciel noir.Sa main froisse encor la dragonneDu sabre au fourreau prisonnier ;On dirait que le clairon sonneEt réveille le cuirassier.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur ta patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
Dix-huit-cent-trente le relèveEt rattache ses éperons ;Remonté sur sa bête, il rêveGagner encor triples chevrons.Cette moustache grise effleureLe drapeau de la liberté ;Mais, quelques jours passés, il pleureDix-huit-cent-trente escamoté.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur ta patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
La foule marche aux Tuileries,C’est le vingt-quatre Février.Soudain aux troupes aguerriesApparaît le beau cuirassier :De son grand cheval fantastiqueIl entraîne tous nos soldatsQui, devinant la République,Au peuple tendent leurs deux bras.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur ta patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
Va donc, République guerrière !Cours affranchir les Apennins,La Hongrie et l’Europe entière !Mais nous ne sommes que des nains.Quand jusqu’aux frontières de FranceLes Radetzkis sont revenus,On n’a pas mis dans la balanceLe sabre du Gaulois Bren nus.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur ta patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
Pourtant nos lames étaient bonnes,Qui se rouillent dans le fourreau ;Nous aurions brisé les couronnesEn respectant chaque drapeau.La République s’est trompée.Est-ce aux mains de ses vrais amisQu’elle a confié son épéeEt les clefs de notre pays ?
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur ta patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
Naguères un reflet de gloireIllumina notre avenir,Le plus grand nom de notre histoireRevint comme pour nous unir.L’ancien bouleversa la carte,Que faire avec un pareil nom ?Il fallait rester BonaparteEt se rappeler Washington.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur ta patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
Allons, mon cheval de bataille !Il ne te reste qu’à mourir.Nous ne faisons plus rien qui vaille,Nous ne pouvons plus te nourrir.Sur tes vieux jours, la RépubliqueUn râtelier d’or te devait,Mais une race faméliqueA ta place mange au budget.
Rentre ta bête à l’écurie,Ton cheval si fier au galop,Et va pleurer sur la patrie,Beau cuirassier de Waterloo !
108 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources