Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le froid
Le soleil à l’horizon traceUn arc tous les jours plus étroit ;La terre se couvre de glace ;Les nuits sont longues… il fait froid !Dans l’azur, les astres sans nombreSemblent aviver leur lueur ;Au loin, la neige efface l’ombre ;On voit scintiller sa blancheur.
Quoique sa rigueur nous défie,Il faut chanter l’hiver :C’est lui qui purifie,Durcit et fortifieLes germes de la vie,Au creuset bleu de l’air.
C’est aux pôles que la natureA bâti ses palais d’hiver,D’une splendide architectureDe cristal et de jaspe clair.Aux remparts de glace éternelle,Par les siècles consolidés,Le givre ajoute une dentelleEt mille caprices brodés.
Quoique sa rigueur nous défie,Il faut chanter l’hiver :C’est lui qui purifie,Durcit et fortifieLes germes de la vie,Au creuset bleu de l’air.
Déjà les oiseaux de passage,Cherchant le climat tempéré,La grue et le canard sauvage,En triangles ont émigré.A peine si dans les grisaillesDe l’air, qui semble une toison,Les corbeaux, amants des batailles,Paraissent noirs à l’horizon.
Quoique sa rigueur nous défie,Il faut chanter l’hiver :C’est lui qui purifie,Durcit et fortifieLes germes de la vie,Au creuset bleu de l’air.
Les rennes, de leurs larges cornes,Le verglas hérissant leur peau,A travers des steppes sans bornesGuident un rapide traîneau.Le Lapon du lait des femellesEt de leur chair sait se nourrir ;Même il se taille des semellesEt des vêtements dans leur cuir.
Quoique sa rigueur nous défie,Il faut chanter l’hiver :C est lui qui purifie,Durcit et fortifieLes germes de la vie,Au creuset bleu de l’air.
Ceux qui chassent en SibérieLes martres et le renard bleuDes nuits bravent l’intempérieSous la tente, autour d’un grand feu :Le matin, plus de sentinelle !Elle est gelée, et les ours blancsOnt aiguisé leur dent cruelleAu marbre durci de ses flancs.
Quoique sa rigueur nous défie,Il faut chanter l’hiver :C’est lui qui purifie,Durcit et fortifieLes germes de la vie,Au creuset bleu de l’air.
Mais des aurores boréalesLe pétillement argentéTransporte, en ces nuits glaciales,Comme un reflet des jours d’été.Du plus loin qu’on voit la lumière,On croit encore à la chaleur.Vous qui grelottez sur la terre,Demain vous garde un jour meilleur.
Quoique sa rigueur nous défie,Il faut chanter l’hiver :C’est lui qui purifie,Durcit et fortifieLes germes de la vie,Au creuset bleu de l’air,
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources