Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le mois de mars
Le soleil blanc dans le ciel bleuA travers la vitre t’invite ;Ne quitte pas le coin du feu,Tant qu’une tous âpre t’agite ;De mars les rayons sont trompeurs :Ta cheminée a des jacinthes,Des tulipes aux cent couleurs ;Ne va pas éveiller mes craintes.
Ne quitte pas ton doux abri,Ma fleur voilée ;La rose du pêcher fleuriPérit,A la moindre gelée.
Je vois dans le calendrierMars ouvrir la saison fleurieAvec sa tête de bélier ;Il fait reverdir la prairie.Lucine accomplit ses travaux ;S’allégeant du poids qui l’oppresse,La brebis met bas ses agneaux,Si vifs quand ta main les caresse !
Ne quitte pas ton doux abri,Ma fleur voilée ;La rose du pêcher fleuriPérit,A la moindre gelée.
Le hâle souffle, et les guéretsRecouvrent les jaunes charrues ;Bœufs et chevaux rompent leurs traits ;L’air se remplit du bruit des grues.Hâle en mars annonce produit,Dit un vieux proverbe ; de même,Le laboureur se réjouitS’il voit mars tomber en carême.
Ne quitte pas ton doux abri,Ma fleur voilée ;La rose du pêcher fleuriPérit,A la moindre gelée.
De ta fenêtre en tous les sensTu vois le premier vert s’étendreSur les plaines et les versants ;Peut-on rêver rien de plus tendre ?Dans le lointain les bois sont rouxEt gardent leur belle fourrure ;Imite-les tant que la touxÉbranle ta frêle structure.
Ne quitte pas ton doux abri,Ma fleur voilée ;La rose du pêcher fleuriPérit,A la moindre gelée.
Avant d’être verts, les buissonsSe couronnent d’épines blanches :Faut-il te dire les chansonsQui traversent l’air et les branches ?C’est une joyeuse rumeur :Les merles raillent les fauvettes.J’oubliais ! aspire l’odeurDe ces premières violettes !
Ne quitte pas ton doux abri,Ma fleur voilée ;La rose du pécher fleuriPérit,A la moindre gelée.
Mars est vaincu, plus de hasards !Et le zouave s’en consoleEn buvant la bière de marsCôte à côte avec son idole.Ce mois fatal me semble long :Quand donc reviendra l’hirondelle,Et le rossignol du vallon,Pour qu’elle aussi rouvre son aile ?
Ne quitte pas ton doux abri,Ma fleur voilée ;La rose du pêcher fleuriPérit,A la moindre gelée.
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources