Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Le peseur d’or

Pierre Dupont· 84 vers

Dans une verte houppelandeBordée au cou de petit-gris,Un juif expulsé de HollandeVivait d’usures à Paris.Il pesait avec des balancesDont les plateaux étaient faussés,Or, diamants et consciences :Ses doigts étaient fort exercés.

Les souris vont se prendreAu chat qui dort,Et chacun allait vendreAu peseur d’or.

On allait chercher la piqûreDe ce serpent dans un trou noir,Baillant sur une cour obscure :Ce repaire était son comptoir.A ceux qui de cette cachetteOsaient railler l’obscurité,Le soleil est dans ma cassette,Répondait l’avare éhonté.

Les souris vont se prendreAu chat qui dort,Et chacun allait vendreAu peseur d’or.

Ses yeux étaient deux escarboucles ;Son nez, un triangle effilé ;Il portait des souliers à boucles,Du linge en Hollande filé ;Il prisait avec des mains sèchesDu fin tabac de Portugal ;Son crâne, orné de blanches mèches,Eût effrayé le docteur Gall.

Les souris vont se prendreAu chat qui dort,Et chacun allait vendreAu peseur d’or.

De tout calcul indéchiffrableIl se tirait en un instant,Et d’une voix imperturbableIl disait au chaland : C’est tant !C’est tant ce virginal sourire,C’est tant votre anneau conjugal,C’est tant le sceptre et tant la lyre,Tant la tombe et le piédestal !

Les souris vont se prendreAu chat qui dort,Et chacun allait vendreAu peseur d’or.

Qu’il monnaya d’âmes flétries !Qu’il serra dans ses coffres-fortsD’or, de bijoux, de pierreries,De châles, de tous les trésors !La mort longtemps le laissa faire.Un jour de hausse et de grand gain,Elle emmena notre homme en terreMort de joie et presque de faim.

Les souris vont se prendreAu chat qui dort,Et chacun allait vendreAu peseur d’or.

Le diable qui toujours existe,Ayant vu la nuit, en rôdant,Notre squelette jaune et tristeQui perdait sa dernière dent,Dans un plateau de sa balanceMit les restes du pauvre corps,Et dans l’autre avec violenceFit entrer ses nombreux trésors.

Les souris vont se prendreAu chat qui dort,Et chacun allait vendreAu peseur d’or.

« Tu pèses moins que tes richesses,Dit le diable, viens en enfer !Nous y vivrons de tes largesses ;Tes os secs feront un feu clair ! »Tirez profit de cette fable,Vous tous qui rognez sur un liard !Vous thésaurisez pour le diable ;Il vous surprendra tôt ou tard.

Les souris vont se prendreAu chat qui dort,Et chacun allait vendreAu peseur d’or.

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources