Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
La chanson des foins
Prends ta faux, ton bidon pour boire,Prends ton marteau, ta pierre noire,Faucheur ! car c’est en juinQue l’on fauche le foin.
L’étoile du berger disputeUn coin du ciel au matin blanc :Le faucheur a quitté sa hutte,Il arrive au pré d’un pas lent.Il monte sa faux aminciePar les coups du marteau carré ;Il l’aiguise, afin qu’elle scieRas terre les herbes du pré.
Prends ta faux, ton bidon pour boire,Prends ton marteau, ta pierre noire,Faucheur ! car c’est en juinQue l’on fauche le foin.
L’herbe au soleil levant moutonne,Peinte de toutes les couleurs ;Dans les fleurs l’insecte bourdonne :De la rosée il boit les pleurs.Les épis sèment leur poussièreDans le feu de la floraison ;On sent une odeur printanièreMonter des foins à l’horizon.
Prends ta faux, ton bidon pour boire,Prends ton marteau, ta pierre noire,Faucheur ! car c’est en juinQue l’on fauche le foin.
La faux s’en va de droite à gauche,Avec un rhythme cadencé ;L’herbe, à mesure qu’on la fauche,Tombe et s’aligne en rang pressé.De mulots une bande folleEst interrompue en ses jeux ;Oiseaux, abeilles, tout s’envole ;La couleuvre est coupée en deux.
Prends ta faux, ton bidon pour boire,Prends ton marteau, ta pierre noireFaucheur ! car c’est en juinQue l’on fauche le foin.
Courbé, le faucheur se démène,Inondé de larges sueurs ;Sur ses pas la mort se promène,Elle tranche le fil des fleurs.De temps en temps il fait sa pausePour mouiller son gosier en feu ;A midi son front lourd se poseSur l’herbe sèche ; il dort un peu.
Prends ta faux, ton bidon pour boire,Prends ton marteau, ta pierre noire,Faucheur ! car c’est en juinQue l’on fauche le foin.
Pendant ce chaud sommeil il rêveD’éclatante prospérité :Deux fois les arbres ont la sève,Deux fois les brebis ont porté.Le fenil, le grenier, la grange,Par les récoltes sont rompus.On chante, on danse, on boit, on mange :Tous les affamés sont repus.
Prends ta faux, ton bidon pour boire,Prends ton marteau, ta pierre noire,Faucheur ! car c’est en juinQue l’on fauche le foin.
Réveille-toi de ce beau songe ;Travaille encore jusqu’au soir ;Seulement que vers toi s’allongeLe rayon lointain de l’espoir.L’herbe est coupée, et les faneusesViennent avec leurs longs râteaux,En chantant des chansons joyeuses…Faucheur, laisse dormir ta faux !
Prends ta faux, ton bidon pour boire,Prends ton marteau, la pierre noire,Faucheur ! car c’est en juinQue l’on fauche le foin.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources