Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Le secret

Pierre Dupont· 83 vers

L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.

L’autre jour goûtant le silenceEt l’ombre du bois verdoyant,Je vis arriver à distanceDeux filles au minois riant :C’étaient Jeanne avec MadeleineQui parlaient bas et, sans me voir,Tout près de moi vinrent s’asseoir ;Tremblant, je retins mon haleine.

L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.

Je les vis s’asseoir sous un chêne :Jeanne est blonde comme les blés ;Les cheveux noirs de MadeleineSont par un nœud rouge assemblés.Madeleine a pour sa parureDes soins qu’elle voudrait cacher ;Comme une fleur sous un rocher,Jeanne est l’enfant de la nature,

L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans pris ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.

Baissant ses yeux bleus en amande,Madeleine écoute et rougit ;Jeanne fait réponse et demande,Sans savoir ce dont il s’agit.Madeleine est la tourterelleQui se lamente dans le bois ;Jeanne a des rires dans la voix :C’est l’alouette ou l’hirondelle.

L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.

Madeleine est le triste sauleQue sous le deuil on voit ployer :Mais Jeanne est une verte gauleDe noisetier ou de rosier.Madeleine est l’eau de la pluie ;Jeanne est la rosée, au matin,Parsemant les tiges du thymDes pleurs que le soleil essuie

L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.

Quand vient midi, Jeanne rejetteUn mouchoir bleu qui l’oppressait ;Madeleine, tout inquiète,Lui dit : « Oh ! si quelqu’un passait ! »Jeanne, plus belle qu’une rose,Plus simple qu’un oiseau du ciel,Lui répond d’un air naturel :« Ah ! l’on ne verrait pas grand’chose ! »

L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.

Lorsqu’on en vint aux confidences,Je sentis mon sang tout glacé ;J’entendis, entre deux silences,Mon nom par Jeanne prononcé.Oh ! si jamais sans MadeleineElle revient dans la forêt,Je veux lui rendre son secret,Que je garde avec trop de peine.

L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.

83 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources