Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le secret
L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.
L’autre jour goûtant le silenceEt l’ombre du bois verdoyant,Je vis arriver à distanceDeux filles au minois riant :C’étaient Jeanne avec MadeleineQui parlaient bas et, sans me voir,Tout près de moi vinrent s’asseoir ;Tremblant, je retins mon haleine.
L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.
Je les vis s’asseoir sous un chêne :Jeanne est blonde comme les blés ;Les cheveux noirs de MadeleineSont par un nœud rouge assemblés.Madeleine a pour sa parureDes soins qu’elle voudrait cacher ;Comme une fleur sous un rocher,Jeanne est l’enfant de la nature,
L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans pris ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.
Baissant ses yeux bleus en amande,Madeleine écoute et rougit ;Jeanne fait réponse et demande,Sans savoir ce dont il s’agit.Madeleine est la tourterelleQui se lamente dans le bois ;Jeanne a des rires dans la voix :C’est l’alouette ou l’hirondelle.
L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.
Madeleine est le triste sauleQue sous le deuil on voit ployer :Mais Jeanne est une verte gauleDe noisetier ou de rosier.Madeleine est l’eau de la pluie ;Jeanne est la rosée, au matin,Parsemant les tiges du thymDes pleurs que le soleil essuie
L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.
Quand vient midi, Jeanne rejetteUn mouchoir bleu qui l’oppressait ;Madeleine, tout inquiète,Lui dit : « Oh ! si quelqu’un passait ! »Jeanne, plus belle qu’une rose,Plus simple qu’un oiseau du ciel,Lui répond d’un air naturel :« Ah ! l’on ne verrait pas grand’chose ! »
L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.
Lorsqu’on en vint aux confidences,Je sentis mon sang tout glacé ;J’entendis, entre deux silences,Mon nom par Jeanne prononcé.Oh ! si jamais sans MadeleineElle revient dans la forêt,Je veux lui rendre son secret,Que je garde avec trop de peine.
L’autre jour, j’ai surprisUn secret sans prix ;Oui, j’ai pu l’entendre,Et je veux le rendreA celle à qui l’ai pris.
83 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources