Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Le siège de Sébastopol
1855
D’Odessa la blanche fumée,Et de Bomarsund le canon,Au gré de notre double arméeOnt-ils vengé Sinope ? Non.De l’Alma la claire victoireD’Inkerman le sanglant succès,N’étaient que des arrhes de gloire :Ce n’était pas encore assez.
L’aigle double tient bon sur cette citadelle,Et l’on a beauTirer sur cet oiseau ;Il crie encore et bat toujours de l’aile :Soldats, il fautViser plus haut !
Nous avions débarqué sans peine,Et nous pensions, d’un tour de main,Après avoir battu la plaine,Battre les forts le lendemain.Ces tours de granit imprenablesN’ont d’accès que par le ciel bleu ;Nos soldats, quoique vulnérables,Sont des salamandres au feu.
L’aigle double tient bon sur cette citadelle,Et l’on a beauTirer sur cet oiseau ;Il crie encore et bat toujours de l’aile :Soldats, il fautViser plus haut !
Dans ces lamentables batailles,Quel mutuel acharnement !Les Russes comme des muraillesRésistaient au bombardement.Les zouaves comme des chèvresEscaladaient les défilés :Les ennemis comme des lièvresFuyaient, une fois ébranlés.
L’aigle double tient bon sur cette citadelle,Et l’on a beauTirer sur cet oiseau ;Il crie encore et bat toujours de l’aile :Soldats il fautViser plus haut !
Embourbés jusqu’à la ceinture,Dans la pluie et le froid des nuits,Les fléaux, la température,Sont nos plus cruels ennemis.De nos chasseurs la carabineAjuste à plus de mille pas,Et leur calcul certain devineLe but que leur œil ne voit pas.
L’aigle double tient bon sur cette citadelle,Et l’on a beauTirer sur cet oiseau ;Il crie encore et bat toujours de l’aile :Soldats, il fautViser plus haut !
Vers les murs la tranchée avance ;On les enjamberait d’un saut :On bride notre impatience ;Que le clairon sonne l’assaut !Prenons le chemin de la bombe,Qui s’élève au-dessus du sol,Trace une courbe immense et tombeSur les toits de Sébastopol.
L’aigle double tient bon sur cette citadelle, .Et l’on a beauTirer sur cet oiseau ;Il crie encore et bat toujours de l’aile :Soldats, il fautViser plus haut !
Des deux parts quelle boucherie !Que de morts ! Il faut en finir ;Mais non pas sans que la PatrieN’ait, au retour, à nous bénir :Du droit des gens elle est jalouse ;Appuyons-le de nos fusils,Et songeons qu’en dix-huit cent douzeUn autre czar nous a trahis.
L’aigle double tient bon sur cette citadelle,Et l’on a beauTirer sur cet oiseau ;Il crie encore et bat toujours de l’aile :Soldats, il fautViser plus haut !
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources