Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Muse populaire

Le tisserand

Pierre Dupont· 83 vers

Des deux pieds battant mon métier,Je tisse, et ma navette passe,Elle siffle, passe et repasse,Et je crois entendre crierUne hirondelle dans l’espace.

Au chanvre, quand j’étais petit,J’allais casser les chènevotes ;Tantôt je dénichais un nid,Tantôt déchirais mes culottes :C’était le beau temps du plaisir,Le ciel depuis en fut avare ;En septembre on faisait rouirLe chanvre dans la grande mare.

Des deux pieds battant mon métier,Je tisse, et ma navette passe,Elle siffle, passe et repasse,Et je crois entendre crierUne hirondelle dans l’espace.

Le chanvre aime le plat pays,Les oiseaux sous sa verte ombrelleVont becqueter le chènevis :Il a fleur mâle et fleur femelle.De l’une on tire le gros filPour le cordage et la voilure ;L’autre fournit le plus subtil,Pour toile fine et pour guipure.

Des deux pieds battant mon métier,Je tisse, et ma navette passe,Elle siffle, passe et repasse,Et je crois entendre crierUne hirondelle dans l’espace.

Quand l’hiver chasse les oiseaux,A la veillée on vient en troupe,Les filles tournent leurs fuseaux,Et les garçons battent l’étoupe.Chez un cordier, devenu grand,J’ai tourné la roue à mon aise,Et depuis je suis tisserand,Et le serai tant qu’à Dieu plaise.

Des deux pieds battant mon métierJe tisse, et ma navette passe,Elle siffle, passe et repasse,Et je crois entendre crierUne hirondelle dans l’espace.

Tendre une chaîne et l’ajusterÉtampé contre la poitrine,Nouer ses fils et les compter,C’est minutieux, j’imagine :Au fond des caves, le travailEst plus beau, la toile est moins raide :On perd la vue à fin de bail,Les lunettes sont un remède.

Des deux pieds battant mon métier,Je tisse, et ma navette passe,Elle siffle, passe et repasse,Et je crois entendre crierUne hirondelle dans l’espace.

Encor, si je tissais en l’air,Comme fait ma sœur l’araignée,Sans ma lampe j’y verrais clair ;Mais, bah ! ma vie est résignée :Il faut des voiles au vaisseau,Aux morts des linceuls, aux fillettesQui me commandent leur trousseauDes draps de lit et des layettes.

Des deux pieds battant mon métier,Je tisse, et ma navette passe,Elle siffle, passe et repasse,Et je crois entendre crierUne hirondelle dans l’espace.

La propreté n’a pas de rang ;Dieu donne le chanvre et l’eau vive.Faites gagner le tisserandEt les laveuses de lessive.Suffit-il pour être contentDe bien manger et de bien boire ?Il faut avoir dans tous les tempsDu linge blanc dans son armoire.

Des deux pieds battant mon métier,Je tisse, et ma navette passe,Elle siffle, passe et repasse,Et je crois entendre crierUne hirondelle dans l’espace.

83 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources