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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Muse populaire, 1875· Chants nouveaux

Les amis

Pierre Dupont· 56 vers

Tonnelle verte, embaumée et petiteOù l’on tient six ou sept, assis en rond,Ton chèvrefeuille avec ta clématiteFont ressortir le bleu du liseron ;Ta vigne folle aux houblons enlacéeMe laisse voir à travers le treillisDes hôtes gais dont jaillit la penséeComme un bourgeon : ce sont de vrais amis !

Vigne et houblon font bien sur les tonnelles.Ces nourriciers de la bière et du vinArroseront les amitiés fidèlesQu’on voit fleurir aux deux rives du Rhin.Les deux liqueurs ont passé la frontière,C’est un échange entre les deux pays :Faire alterner le vin avec la bière,Le verre en main, c’est l’usage entre amis.

Il faut les voir un matin du dimancheTous devancer l’heure du rendez-vous,Francs du collier, dégagés de la hanche :Allons aux champs, le soleil est à nous !Et les voilà devant le paysageTondant les prés et battant les taillis :La belle fille attirée au passageFait les yeux doux à ses joyeux amis.

Jusques au soir menons la promenade,Laissant aux vieux la halte aux cabarets,Et, s’il fait chaud, qu’une simple rasade,Bue en passant, tienne les gosiers frais.Quand vient la nuit, la faim est aiguisée :Sur le dîner on ouvre les avis.De s’accorder la chose est malaiséeQuand on commence à crier entre amis.

La faim grondeuse apaisera l’orage ;L’hôtesse arrive et propose un rôti,Une salade, un lapin, du fromage,Du vin clairet ; on en prend son parti.Apportez-nous des nappes, des serviettes,Nous voulons être et vite et bien servis !L’hôtesse aura des façons très-honnêtes :N’êtes-vous pas, dit-elle, des amis ?

A table on mange, on boit, ensuite on jase,Et, comme l’ail parfume le gigot,Chacun se croit obligé, dans sa phrase,De faufiler par instants un bon mot.Vient le dessert, une chanson l’égaye,Puis ce quart d’heure où souvent l’on est pris :On se consulte, et l’un pour l’autre on paye ;Cela se fait volontiers entre amis.

Sur la journée une ombre se détache ;Un des amis, hélas ! va nous quitter ;Il a beau rire en frisant sa moustache,Un boulet noir pourrait bien l’emporter.Non ! sur ses jours l’amitié tend son aile ;S’il pense à nous, ses coups seront hardis.Il reviendra sous la verte tonnelleTrinquer encore avec ses vieux amis.

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources