Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Souvenirs d’alors
« Alors c’était le bon temps, »Répète le vieil adage.Qui donc a vu le printempsSans neige, pluie et nuage ?En Bohème comme ailleursTout n’était pas rose et fraise ;J’en connais, et des meilleurs,Qui soutiendraient cette thèse.
Alors, vers la fin du mois,Quand on avait fait ripaille,Le second jour, aux abois,On restait sans sou ni maille.En jeûnant on soupiraitAprès deux jours de bien-être ;Le liseron bleu mouraitDesséché sur la fenêtre.
Alors quelques faux amis,A notre table communeFraternellement admis,Y nourrissaient la rancune ;Ils faisaient beaucoup de bruit,Aux autres barraient l’issue…Où grelotte leur espritEt leur vanité déçue.
Alors ce qui semblait bonL’est encor : qui donc en doute ?Un bohémien barbonDéjà rangé par la goutte,Gens à qui demain fait peur,Tremblant devant une ride :A la porte de leur cœurNe frappez pas, il est vide.
A l’angle fleuri des toitsQue plus d’un rapin dessine,Il niche comme autrefoisPierrot et sa Colombine.Il sort de maint soupirail,Entr’ouvert avant l’aurore,Comme un parfum de travail :La France étudie encore.
Allons, blasé que je hais !Mets de l’argent dans ta poche ;Porte sur ces deux étaisUn poulet froid cuit en broche ;De ton vin non frelatéDébouche mainte bouteille,Et fais boire à ta santéCette jeunesse qui veille.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources