Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Les cerises
La nuit s’enfuit d’un pied léger,N’effleurant que du bout de l’aileLes coteaux qu’on voit s’orangerAux lueurs de l’aube nouvelle :Les grands chemins sont tournoyants,Du voyageur la soif s’irrite,Du sein des rameaux verdoyantsLa cerise rouge l’invite.
Quelle chance pour les oiseaux !Pour les enfants quelles surprises !Les pentes vertes des coteauxSont toutes rouges de cerises.
Dans ces feuilles, à plein gosier,Il semble qu’on jase et qu’on rie ;Pour les oiseaux un cerisierEst une bonne hôtellerie.De ce jaune chardonneretGorgé de vermeille cerise,Le chant semble plus guilleret ;Ne dirait-on pas qu’il se grise ?
Quelle chance pour les oiseaux !Pour les enfants quelles surprises !Les pentes vertes des coteauxSont toutes rouges de cerises.
Du beau cerisier rougissantDes bambins la troupe s’empare.Ils se déchirent jusqu’au sang,Se bousculent sans crier : Gare !Mal peignés, querelleurs, joufflus,Leur poids fait craquer le branchage ;Pour quelques cerises de plusOn brave la mort à cet âge.
Quelle chance pour les oiseaux !.Pour les enfants quelles surprises !Les pentes vertes des coteauxSont toutes rouges de cerises.
L’ombre s’étend sur les vallons :Viens sous le cerisier, ma belle !J’ai taillé les blancs échelonsMoi-même, et j’ai dressé l’échelle.Te souvient-il du jour d’étéOù nos âmes se sont éprisesL’une de l’autre, ô ma beauté !Un soir en cueillant des cerises ?
Quelle chance pour les oiseaux !Pour les enfants quelles surprises !Les pentes vertes des coteauxSont toutes rouges de cerises.
Pour nos enfants tes doigts, plus tard,Pétriront avec la farineCes cerises dont ton regardAime la couleur purpurine,Et quand un hôte nous viendra,En souvenir de cette histoire,Ta blanche main lui verseraLe vieux kirsch de la forêt Noire.
Quelle chance pour les oiseaux !Pour les enfants quelles surprises !Les pentes vertes des coteauxSont toutes rouges de cerises.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources