Muse populaire, 1875· Muse populaire
Les deux compagnons du devoir
Deux gais compagnons du devoirCheminaient sur le tour de France,Ayant leurs bras pour tout avoir,Leur travail pour toute espérance.De leurs cannes à long pommeauIls étayaient leurs pas rapides,Et laissaient dans chaque hameauRires francs et bouteilles vides.
Où marches-tu, gai compagnon ?Je m’en vais conquérir la terre ;J’ai remplacé Napoléon,Je suis le prolétaire.
Tous deux ils s’étaient rencontrésA l’embranchement d’une route ;Et, comme ils étaient altérés,Sous la tonnelle on but la goutte.Mêlant aux plus joyeux proposUn petit brin de politique,On eût dit qu’ils vidaient les potsPour arroser la République.
Où marches-tu, gai compagnon ?Je m’en vais conquérir la terre ;J’ai remplacé Napoléon,Je suis le prolétaire.
Nous avons le gouvernement,Disaient-ils en choquant les verres ;Mais il faut de l’entendement,Et se consulter entre frères.Nous sommes rois par le scrutin,Mais il faut choisir le plus digne :On ne fait que du méchant vinQuand on ne pioche pas la vigne.
Où marches-tu, gai compagnon ?Je m’en vais conquérir la terreJ’ai remplacé Napoléon,Je suis le prolétaire.
Méfions-nous du raisonneurQui tend à l’ouvrier un piège,Parlant de famille et d’honneur,Pour restaurer le privilège.Nous avons aussi femme, enfants,Une mère, un père invalide ;Et dans nos deux bras triomphantsUne propriété solide.
Où marches-tu, gai compagnon ?Je m’en vais conquérir la terre ;J’ai remplacé Napoléon,Je suis le prolétaire.
Gardons-nous du faux ouvrierQui se fait élire d’embléePour sa blouse et son tablier,Et nous renie à l’assemblée.Pour éviter la trahison,Nommons des hommes à l’épreuveDe la balle et de la prison :Déjà la République est veuve.
Où marches-tu, gai compagnon ?Je m’en vais conquérir la terre ;J’ai remplacé Napoléon,Je suis le prolétaire.
Si la République périt,Nous serons à ses funérailles,Car son droit divin est écritAu plus profond de nos entrailles.Quelques-uns voudraient nous lierComme des bœufs à l’attelage ;Mais nos cœurs ne savent plier,Et nos âmes pas davantage.
Où marches-tu, gai compagnon ?Je m’en vais conquérir la terre ;J’ai remplacé Napoléon,Je suis le prolétaire.
Tandis que les deux compagnonsJasaient en frappant sur la table,Deux servantes, aux gros chignons,Les reluquaient d’un air aimable.Ce doit être de bons maris,Dit l’une à la joue empourprée…Leurs entretiens furent surpris :Fut dit, fut fait dans la soirée.
Où marches-tu, gai compagnon ?Je m’en vais conquérir la terre ;J’ai remplacé Napoléon,Je suis le prolétaire.
84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources