Muse populaire, 1875· Muse populaire
Les filets
Le pêcheur tient sur son épauleSon grand filet armé de plomb.Ses enfants pleurent sur le môle,Leur mère trouve le temps long ;Le filet se déploie et plonge :De la pêche dépend leur sort.Et bientôt, ce n’est point un songe,Mille poissons dansent au bord.
Que l’eau soit clémente ou perfide,Que le filet soit lourd ou vide,Le pêcheur aime, et dans l’amourIl trouve, quand l’onde est trompeuse,Une pêche miraculeuseQui le fait vivre au jour le jour.
Pour le chaume quelle richesse !…Mais le pêcheur, sur son chemin,Voit des frères dans la détresse,A son filet tendre la main :Hommes et femmes en guenilles,Enfants nus qui n’ont pas mangé :« Prenez pour vous et vos familles,« Mon grand filet a dégorgé. »
Que l’eau soit clémente ou perfide,Que le filet soit lourd ou vide,Le pêcheur aime, et dans l’amourIl trouve, quand l’onde est trompeuse,Une pèche miraculeuseQui le fait vivre au jour le jour.
Le pêcheur au logis rapporteUn seul poisson ; ce sont des cris ;Car, en le guettant de la porte,En sa bonne œuvre on l’a surpris :On gronde, cependant on mange.L’Hôtesse, en partageant la chairDu poisson d’or, bonheur étrange !Y voit luire un diamant clair.
Que l’eau soit clémente ou perfide,Que le filet soit lourd ou vide,Le pêcheur aime, et dans l’amourIl trouve, quand l’onde est trompeuse,Une pêche miraculeuseQui le fait vivre au jour le jour.
Le rêve de la bonne femmeTransforme son chaume en palais ;La voilà fière et grande dame,Elle foule aux pieds les filets ;L’époux eut de la fine pierre,Chez le joaillier, vingt écus d’or ;Mais la famine et la misèreAu retour le guettaient encor.
Que l’eau soit clémente ou perfide,Que le filet soit lourd ou vide,Le pêcheur aime, et dans l’amourIl trouve, quand l’onde est trompeuse,Une pêche miraculeuseQui le fait vivre au jour le jour.
Nous n’avons ni filet ni rame,Disent en chœur les malheureux ;Le pêcheur sent faillir son âme,Et son or se partage entre eux.Au logis, nouvelle tempête,Mais lui, certain de l’apaiser,De sa voix aimante répèteSon chant, suivi d’un long baiser :
Que l’eau soit clémente ou perfide,Que le filet soit lourd ou vide,Le pêcheur aime, et dans l’amourIl trouve, quand l’onde est trompeuse,Une pêche miraculeuseQui le fait vivre au jour le jour.
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources