Muse populaire, 1875· Chants nouveaux
Les inondations
Lyon, juin 1857
Nous étions vainqueurs en Crimée,Et nous fêtions avec transportLes débris de la grande arméeQui touchait déjà notre port.Après la guerre et la disette,L’espoir verdoyait dans nos champs,Et l’année étalait, coquette,Les charmes trompeurs du printemps.
Dieu ! ta colère nous décimePar des fléaux ténébreux ;Ton bras nous tient suspendus sur l’abîme :Pitié pour cette race infime,Grâce pour tant de malheureux !
L’épi faisait courber la paille ;La vigne est belle, cette fois,Et le vigneron qui la tailleOse à peine éclaircir son bois.Le sol délaissé, la chaumière,Ont vu leurs hôtes revenir.Leurs sueurs manquaient à la terre,Que leur sang ne doit plus rougir.
Dieu ! ta colère nous décimePar des fléaux ténébreux ;Ton bras nous tient suspendus sur l’abîme :Pitié pour cette race infime,Grâce pour tant de malheureux
On espérait… Le vent d’AfriqueSe heurte avec le vent du Nord.A cette secousse électriqueToute l’atmosphère se tord.Les neiges fondent, les nuagesOnt l’air d’un flux et d’un refluxQui veut engloutir ses rivages.Les laboureurs n’espèrent plus.
Dieu ! ta colère nous décimePar des fléaux ténébreux ;Ton bras nous tient suspendus sur l’abîme :Pitié pour cette race infime,Grâce pour tant de malheureux !
Des monts neigeux rompant les chaînes,Les torrents comme des vautoursS’abattent sur les vastes plaines,Les yeux sont tournés vers les tours ;Dans la nuit, les maisons s’affaissent.Demain éclairera l’horreurEt les traces de mort que laissentLes grandes eaux dans leur fureur.
Dieu ! ta colère nous décimePar des fléaux ténébreux ; }Ton bras nous tient suspendus sur l’abîme :Pitié pour cette race infime,Grace pour tant de malheureux !
Le Rhône, la Saône, la Loire,Vingt autres fleuves débordésOnt envahi le territoire :Portez secours aux inondés !Des spectres flottent sur l’eau brune… ?Écoutez d’où partent les cris !La Pitié, d’un rayon de lune,Éclaire ces pâles débris.
Dieu ! ta colère nous décimePar des fléaux ténébreux !Ton bras nous tient suspendus sur l’abîme :Pitié pour cette race infime,Grâce pour tant de malheureux !
L’arc-en-ciel paraît dans les rues,Chacun s’émeut à ces douleurs ;Les nations sont accourues :..C’est un débordement des cœurs.Que de mains on a vu se tendreVers tous ces réchappés des eaux.Dieu, quand nous voulons nous entendre,Retient dans sa main les fléaux.
Dieu ! ta colère nous décimePar des fléaux ténébreux ;Ta main nous tient suspendus sur l’abîme :Pitié pour cette race infime,Grâce pour tant de malheureux !
78 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Muse populaire, Paris, GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, 1875· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources