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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie du monde, 1851

VII. A l’opéra

Alfred de Essarts· distiques, alexandrins, 506 vers

Dans le monde élégant‖ toujours on admiraCet hémicycle immense‖ appelé l’Opéra ;Ses cintres en ogive,‖ arcades magistrales,L’azur de son plafond,‖ le velours de ses stalles,Son imposant rideau,‖ son lustre sans pareilQui, suspendu dans l’air,‖ plane comme un soleil ;Ce mélange imposant‖ d’or, de riches tentures,De bas-reliefs exquis,‖ de charmantes peintures.C’est le temple du goût,‖ temple délicieuxOù tout est satisfait,‖ le cœur, l’esprit, les yeux.Quel Français, exilé‖ de sa chère patrie,N’a pas vers l’Opéra‖ porté sa rêverie ;Et pour tromper l’ennui,‖ ce compagnon mortel,Redit les Huguenots,‖ Robert, Guillaume Tell ?Les chefs-d’œuvre de l’art‖ n’ont pas un but frivole ;Ils nous rendent meilleurs,‖ leur souvenir console ;Ils parlent du passé‖ pour nous le faire aimer,Et parfois leur rayon‖ revient nous ranimer.Que de solennités‖ dont j’ai gardé mémoire !Que d’artistes perdus‖ dans leur brume de gloire !Nourrit et Damoreau,‖ Duprez, Falcon, Dorus,Beaux talents tour à tour‖ éclatants, disparus ;Taglioni, l’oiseau‖ qui volait en cadence,Chaste apparition,‖ vestale de la danse.C’est bien loin — et c’est près‖ pour qui sait ressaisirL’ancienne émotion‖ et le premier plaisir.La génération —‖ qui maintenant s’efface— Joyeuse, contemplait‖ l’avenir face à face ;La poésie avait‖ des sourires pour nous ;L’air que nous respirions‖ était suave et doux ;Dans les arts rajeunis,‖ dans la littérature.Nous cherchions le secret,‖ le sens de la nature ;On discourait alors‖ de Mozart, Rossini,Donizetti, Weber,‖ Beethoven, Bellini,D’Ingres et Delacroix,‖ Decamps et Delaroche,Puis de nos écrivains…‖ Et soit dit sans reproche,Nous n’étions pas alors‖ inondés de tribunsQui vont semant partout‖ leurs pompeux lieux-communs ;Ardélions courant‖ jeter, de salle en salle,Leurs cris d’égalité,‖ réforme sociale.Humanité, synthèse…‖ et tant d’autres mots creux,Ridicules parfois,‖ plus souvent dangereux.Au travail, au plaisir‖ la vie. était bornée ;Et l’on n’avait pas vu,‖ tempête déchaînée,Le peuple, qui détruit‖ partout sur son chemin,Éclairer sa victoire,‖ une torche à la main,Aux chefs-d’œuvre de l’art‖ étendre sa vengeanceEt parmi les trésors‖ apporter l’indigence.Qui pourrait, en levant‖ les masques libéraux,Dans le camp des partis‖ trouver bien des héros ?Tristes républicains,‖ auxquels LacédémoneN’eût pas de son mépris‖ daigné faire l’aumône !Ils ont, comme à plaisir,‖ tout détruit autour d’euxPour se vautrer, le soir,‖ dans des plaisirs hideux ;Ils ont outragé tout,‖ — oubliant que l’HistoireDemanderait un jour‖ raison à leur mémoire.La liberté n’était‖ que leur drapeau menteur,Et le peuple, en leurs mains,‖ un levier destructeur,Jamais impunément‖ on n’agite la boue ;En miasmes s’épand‖ la fange qu’on secoue…Que faire des débris‖ d’un ordre social,Et quel bien récolter‖ lorsqu’on sème le mal ?Orgueil, ambition‖ et soif de jouissance,Désir immodéré‖ de luxe et de puissance,Des grands Carbonari‖ c’est le petit secret :Ces ennemis des rois‖ ont pour roi l’intérêt.Orgueil, ambition !‖ double mot d’une époqueOù domine l’envie,‖ au regard équivoque ;Où chacun sans travail,‖ sans efforts, sans savoir,Aspire à tout connaître‖ et même à tout avoir ;Où l’on voit se ruer‖ la tourbe populaireVers des biens qu’à grands cris‖ réclame sa colère ;Et plus d’un invoquer,‖ comme bon citoyen,Le droit de s’engraisser‖ en ne faisant plus rien.Tel que le flot poussé‖ par le vent de l’orageHors du lit de la mer,‖ aux sables du rivage :Ainsi, loin de rester‖ dans son humble berceau,Le peuple s’est porté‖ vers l’horizon nouveau,Sans penser,-pauvre dupe‖ en proie aux faux apôtres, —Qu’il manquait son vrai but‖ en en poursuivant d’autres.On s’ennuie à présent‖ de son obscurité ;Nul n’accepte l’état‖ où les siens ont été ;A peine a-t-on jeté‖ ses regards sur un livre,Que dans la haute sphère‖ on voudrait déjà vivre…Et pas un paysan‖ dont le fils n’ait songéQu’il fera son chemin‖ s’il est bien protégé.De là vient le chaos‖ où se mêlent les classes,Et le débordement‖ de ces coureurs de placesQui, dédaigneux des champs‖ qu’ils eussent labourés,Des faveurs du Pouvoir‖ se montrent altérés.La maison paternelle,‖ une sphère modesteEst comme un lieu d’exil‖ où personne ne reste…Et méprisant le sort‖ que l’on pouvait tenir,On poursuit au hasard‖ un rêve d’avenir.Sur un pareil sujet‖ trop de bile s’allume :Je reprends mon récit‖ et laisse aller ma plume.De Cercourt, la comtesse‖ et le baron ArthurSont dans leur loge. Assis‖ au fond d’un angle obscur,Le comte — que le ciel‖ fit très-peu dilettante— S’étale et clôt ses yeux.‖ Morphée à son attenteRépond ; le vieillard dort‖ si bien que le fracasDu tonnerre grondant‖ ne l’éveillerait pas.Quel moment pour Arthur !‖ Ils sont tous deux ensemble,Isolés dans la foule.‖ Il frémit… elle tremble…Le jeune homme jamais‖ n’a mis dans son regardAutant de passion‖ mariée à plus d’art.C’est la première fois‖ qu’il est seul auprès d’elleDepuis l’aveu… Firmin‖ la tenait sous son aile ;Et Firmin, par le duc‖ à dîner retenu,Sans doute malgré lui‖ n’est pas encor venu !Le baron veut parler…‖ mais un geste l’arrête ;Vers le comte Amélie‖ a retourné la tête :Il dort plus que jamais.« — O Madame, daignez… »Mais elle : — « N’est-ce pas lady Star ?— Non.— Lorgnez.Elle entre dans sa loge.— Oui, je crois que c’est elle.— Elle est sans diamants‖ et n’en est que plus belle.— C’est vrai, tout comme vous, Madame.— Des fadeurs !— O ciel !— Je vois là-bas‖ de Guenille et ses sœurs.Trio charmant.— Sans doute…— Ah ! la loge infernaleSe garnit. Admirez !‖ Monsieur Lautour étaleUn dahlia tout frais…‖ Que de séduction !Un bouquet de rosière‖ et le cœur d’un lion.Le marquis de Courchamp‖ qui s’est fait douairière,Roqueplan-Figaro‖ sont assis par derrière.Voici Monsieur de Boigne‖ au sourire d’enfant ;Et Monsieur Castilblaze,‖ écrivain triomphant :Car pour payer sa muse‖ allemande et très-vague,On le fait diplomate…‖ Il part pour Copenhague.— Vraiment je suis surpris…‖ Vous connaissez si bienTout ce monde !…— A Paris,‖ peut-on ignorer rien ?Avec étonnement‖ devriez-vous m’entendre ?— Non… C’est pour étouffer‖ un langage plus tendreQue vous parlez ainsi ;‖ je vous comprends, hélas !Vous pouvez rire, vous,‖ quand je souffre tout bas,— De grâce, laissez là‖ ce langage. — Madame,Dites-moi de vous fuir‖ et d’étouffer mon âme.— Que de monde ce soir !— Je suis bien malheureux…Vous me désespérez.— Taisez-vous, je le veux.Vous êtes un enfant.— Et vous, une coquette ! »La comtesse rougit,‖ elle devint muette ;Et sous son éventail‖ elle cacha son front.Arthur joignit les mains ;‖ ce mouvement fut prompt ; —Mais il n’échappa point‖ à la belle comtesse,Qui ne put retenir‖ un regard de tendresse.Tout cela ne dura‖ qu’un éclair, — c’est assez.Le baron se pencha,‖ tenant les yeux baissés ;Puis il dit lentement :« — A vous mon sang, ma vie…Gardez pour vous la paix‖ que vous m’avez ravie.Il faut que je m’éloigne…‖ Il le faut ! Dès demainJe me détournerai‖ de votre droit chemin.Partir, partir, hélas !‖… Mais j’aurai ce courage !A vous le calme, à moi‖ la fatigue et l’orage.Vous êtes offensée‖ et vous me détestez…Se peut-il ! Je dois donc vous dire adieu.— Restez ! »Murmura la comtesse ;‖ et dans sa voix éteinteAinsi que la pudeur‖ la tendresse était peinte.Par un cri de bonheur‖ Rozemon répondit.Le comte réveillé‖ brusquement, étenditLes deux bras en disant :‖ — « A-t-on fini la pièce ?— On va la commencer.‖ Madame la comtesseSe fait un vrai plaisir‖ d’entendre encor Robert,— Que vous êtes heureux !‖ Moi, spectacle, concert,Tout cela me paraît‖ un ennuyeux tapage.— Quoi ! vous ne goûtez pas‖ cet admirable ouvrage ?— De mon temps, mes amis,‖ le genre était meilleur,Quand on jouait Joconde‖ et le Nouveau Seigneur.Elleviou valait‖ Duprez, quoi qu’on en die ;On avait moins de cuivre‖ et plus de mélodie.— Allons, vous êtes bien‖ de ces rudes censeursPour qui le temps présent‖ n’a jamais de douceurs.— Votre progrès vanté‖ n’a rien qui me séduise.J’abaisse volontiers‖ ce que l’on divinise.— Avez-vous une fois‖ écouté l’opéraQu’on va jouer ce soir ?— Non certe ; il m’inspiraToujours un tel besoin‖ de dormir, qu’il me sembleValoir le népenthès‖ et l’opium ensemble. »On joua l’ouverture ;‖ et Monsieur de CercourtNe se rendormit pas,‖ pour faire un peu sa courA la comtesse. Arthur‖ dit, à la fin de l’acte« — Comment trouvez-vous ça ?— Je n’y trouve qu’un pacteEntre un drôle et le diable…‖ Et c’est un bacchanalQu’on a fait discordant‖ pour le rendre infernal. »Tandis que la comtesse‖ opposait un élogeA la vive censure,‖ on vit s’ouvrir la loge :Le duc et Paul Firmin parurent.« — Eh ! bonsoir,Mes amis, dit le duc.— Quel plaisir de vous voir,Mon cher duc ! répondit le général.— Madame,Étiez-vous au lever du rideau ?— Chez ma femme,Robert est plus qu’un goût. Vous le savez bien.— Oui,Je le sais, dit le duc.‖ Après tout, aujourd’huiCette passion-là‖ semble justifiée :Depuis près de dix ans‖ l’œuvre est déifiée.Firmin trouve à Robert‖ sans doute autant d’attrait :Car de venir si tard‖ il avait un regret… »Un sourire malin‖ escortait cette phrase.Paul s’inclina.Le duc‖ reprit avec emphase :« — Que vous êtes heureux,‖ messieurs les jeunes gens !La passion vous guide,‖ et quoiqu’un peu changeants,Pour tout ce qui vous plaît‖ votre ardeur est la même :Rien ne fixe vos goûts,‖ mais il faut qu’on vous aime ;Et quand vous chevauchez‖ en pays inconnu,Vous arrivez, le cœur‖ par l’espoir soutenu.Dites, monsieur Arthur,‖ si ce tableau fidèleN’a pas l’air d’être exprès‖ tracé d’après modèle. »Un regard du baron‖ rencontra les beaux yeuxDe la comtesse. Paul‖ en devint soucieux.« — Vous avez, dit Arthur,‖ un talent de poëte ;Mais de la vraisemblance‖ êtes-vous l’interprèteQuand vous parlez ainsi ?‖ L’on nous croit inconstants :Ce n’est pas nous qu’il faut‖ accuser, mais le temps ;Le temps, cet ennemi‖ de tout ce qui respire,Qui tantôt prend un homme‖ et tantôt un empire.Il fait l’es changements‖ qui nous sont reprochés…C’est la loi du plus fort.— Ah ! vous vous retranchezAssez habilement‖ sous un rempart solide,Dit le duc ; pour ma part,‖ lorsque j’étais sans ride,Peut-être ai-je tenu‖ ce langage. Aujourd’huiJe ménage le temps,‖ car j’ai besoin de lui.Mais laissant ce sujet‖ permettez que j’indiqueA votre attention…‖ — car c’est vraiment unique— La princesse d’Elburg‖ et son beau sigisbé,Paré, musqué, coquet,‖ rose comme un abbé.Quels tourtereaux ! voyez‖ ces échanges d’œillade,Ces gestes mesurés…‖ Que c’est comique et fade !Qu’en pensez-vous, baron ?— Eh ! mon Dieu, tous les jours,Dit Arthur, notre monde‖ offre de ces amours.— Vous êtes indulgent !— Pourquoi faire l’Alceste ?La censure n’est pas‖ le fait d’un cœur modeste.— Et vous, mon cher Firmin ? dit le duc.— Je ne saisQue blâmer hautement‖ de semblables excès.Notre société,‖ trop fertile en scandale,Se perdra pour avoir‖ outragé la morale.Oui, poursuivit Firmin‖ articulant ses mots,L’indulgence du monde‖ a produit de grands maux.On accepte l’erreur,‖ à la voir élégante ;Sur de brillants dehors‖ vit l’espèce intriganteQui s’insinue auprès‖ des femmes en flattant.Sans être Alceste, moi,‖ cela m’indigne tant,Que je ne puis cacher‖ le courroux qui m’animeA l’aspect de ces gens‖ qui semblent fiers d’un crime.— Quelle sévérité ! reprit Arthur.— Eh bien !Demanda de Cercourt, que dit le mari ?— Rien,Répondit de Surville,‖ Il passe ses soiréesAu Jockey-Club. Chez lui‖ l’on a grandes entrées.— Vraiment, c’est fort commode,‖ et voilà, sur ma foi,Le plus facile époux.‖ — On commence, je croi, »Dit Arthur, désireux‖ d’abréger un chapitreOù son nom paraissait‖ indiqué sur le titre.Après l’acte, on alla‖ deviser au foyer,Ce salon de Paris,‖ cet immense atelierDe fables, de bons mots,‖ d’anecdotes joyeuses ;Le foyer, rendez-vous‖ où les langues railleusesÉchangent à plaisir,‖ sur le compte d’autrui,De frivoles propos‖ qui trop souvent ont nui.Là vont s’alimenter,‖ ainsi que des vipèresQue le besoin du mal‖ chasse de leurs repaires,Ces journaux au venin‖ dangereux et caché,Qui mordent le talent‖ s’il refuse un marché,Accablant la vertu‖ de tant de calomnie,Qu’ils font de sa grandeur‖ douter jusqu’au génie ;Ateliers d’imposture‖ et de méchanceté,Où le reptile obscur‖ travaille en sûreté ;Sales égouts, remplis‖ d’odieux immondices,Et d’où s’exhale au loin‖ comme une odeur de vices,Là de vieux colonels,‖ lovelaces goutteux,Ont avec le ballet‖ un commerce honteux,Trop contents d’acheter‖ des baisers de danseuseOublieux de la Mort‖ et de sa main osseuseQui, s’étendant vers eux,‖ les avertit en vainQue la lie est au fond‖ de l’amour et du vin.De graves députés‖ discourent à voix basseEt cultivent entre eux‖ l’art de prendre une place.Rothschild passe, entouré‖ des héros du report :L’orgueil des millions‖ est marqué dans son port.Meyerbeer cachant bien,‖ pour que nul ne l’y prenne,Sous le flegme allemand‖ l’ardeur italienne ;Caraffa, lazzarone‖ endormi loin du butSur son Mazaniello,‖ magnifique début ;Auber, qui de Vernet‖ copiant les allures,Fait ses partitions‖ comme lui ses peintures,Achevai ; puis, près d’eux,‖ l’habile SpontiniQui chanta la Vestale,‖ et se fit un bon nidDans la tombe où descend‖ la pauvre jeune fille ;Halévy, Clapisson,‖ Adam, cette familleDes maëstri du jour,‖ réunie en un coin,Discute de son art,‖ et cela mène loin.Revenons simplement‖ à nos héros. SurvilleA pris le bras de Paul ;‖ et la cour et la villeSont par lui tour à tour‖ critiqués sans égards,Quand un rassemblement‖ attire ses regards.« — Qu’est-ce que ces gens-là‖ qui font tant de tapage ?En connaissez-vous un ?‖ Quel étrange assemblage !Dit le duc.— Vraiment oui,‖ je les connais fort bien.— Je suis sur que d’eux tous‖ le meilleur ne vaut rien.— Eh ! mon Dieu ! la plupart‖ sont des êtres frivoles ;Mais leurs plus grands péchés‖ se passent en paroles.Ils m’ont vu !— Je m’en vais…— De grâce.— A quelques pas.J’observe ces gens-là,‖ mais ne leur parle pas. »Bardoche, Fortunat,‖ Forbain et Saint-MakaireDiscutaient, prodiguant‖ des gestes en équerre.Bardoche tout joyeux s’écria :« — Paul Firmin !Quel bienheureux hasard ! »Chacun tendit la mainAu poëte, et chacun‖ de dire : « — Quel miracle !Notre mystérieux‖ sort de son tabernacle ! »Paul Firmin leur rendit‖ ce salut amical.« — Comment va votre muse ?— Elle ne va pas mal,Mon cher Forbain ; j’ai soin‖ de la laisser tranquille.— Quoi ! n’écrivez-vous plus ?— Un labeur inutile.Assez d’autres sans moi‖ fatiguent leur cerveau ;On a tout dit.— Il est‖ encore du nouveau,Objecta Saint-Makaire.— Oh ! oui, des vaudevilles !— Pourquoi pas ? L’avenir‖ réserve ses Clairvilles.Scribe vieillit ; Bayard,‖ Dupin et BeaumanoirSeront-ils éternels ?— Saint-Makaire a l’espoirD’être le fournisseur‖ de nos petits théâtres.— Sans doute. Je suis fort‖ dans les sujets folâtres ;J’ai bien de la grisette‖ étudié le chic ;Le patois campagnard‖ et le jargon lousticMe sont connus… Je puis‖ arriver comme un autre.Avec les ignorés‖ je fais le bon apôtre :Ils n’ont pas le métier,‖ ils ont l’invention ;Je fournis la ficelle,‖ ils donnent l’action.— Et c’est votre nom seul‖ qui paraît sur l’affiche ?Dit Firmin indigné.— Croyez-vous que je triche ?Répondit aigrement‖ Saint-Makaire ; j’entendsLes bénédictions‖ des jeunes débutants,Quand ils ont tiers de part.‖ Une route communePeut nous conduire ensemble‖ un jour à la fortune.Lorsque je tiendrai bien‖ quelque théâtre, à moiToute la place ; et rien‖ qui soit hors de ma loi !Pas une pièce admise‖ où je n’aie une prime :Les commençants… bannis,‖ s’ils n’acquittent la dîme.Et vous ne savez pas,‖ vous autres grands niais,Comme à ce métier-là‖ bientôt j’engraisserais.Le mérite n’est plus‖ qu’un objet de surtaxe ;Plus d’un vaudevilliste‖ ignore la syntaxe…Mais dans l’art de pousser‖ les ouvrages d’autrui,En y mettant son nom,‖ plus d’un brille aujourd’hui.Il faut au directeur‖ s’accrocher sans relâche,Être une ombre pour lui,‖ quand bien même il se fâche,Et tant le fatiguer,‖ qu’il vous signe un traitéPar lequel tout rival‖ soit, de droit, écarté.— Racine, dit Firmin,‖ eut pour soutien Molière.— Bah ! bah ! l’on n’ouvre plus‖ de porte hospitalière.Aujourd’hui, qu’on se pousse‖ en courant et parlant,C’est un très-grand malheur‖ que d’avoir du talent.Plus d’un artiste meurt‖ sur le champ qu’il défriche :Mais Duflonflon prospère‖ et Deladague est riche.Le théâtre peut être‖ une poule aux œufs d’or :Je connais le secret,‖ et j’aurai le trésor !— Bravo ! mon cher ami,‖ dit Forbain ; moi j’enrageD’avoir pris le scalpel :‖ il est rare, à mon âge,Qu’on devienne célèbre,‖ et dans l’art de guérirL’Esculape en jeûnant‖ risque fort de mourir.Aussi j’ai mis ailleurs‖ toute mon espérance.Ah ! vive Fortunat‖ pour l’audace et la chance !— Il est vrai, s’écria‖ celui-ci radieux,Sur un meilleur métier‖ j’ai su jeter les yeux :Ma commandite marche‖ avec tant de vitesse,Que deux cent mille francs‖ sont déjà dans ma caisse.— Quoi ! cette somme immense— Et j’attends avant peuCent mille francs encore,‖ ou nous verrons beau jeu.Mes brillants prospectus‖ ont eu, grâce à ma veine,Pour le capitaliste‖ une voix de sirène.— Enfin, que donnez-vous‖ pour prix du capital ?— Le moyen d’en finir‖ avec cet animal,Plus nuisible cent fois‖ que le ver solitaire,Avec le hanneton‖ ou le coléoptère,Ainsi qu’il vous plaira.— Bizarre invention !— N’est-ce rien, cher Firmin,‖ que la destructionD’insectes dévorants‖ qui vont rongeant sans cesse ?— Et l’on compte sur vous‖ pour extirper l’espèce !— Oui !— C’est trop fort !— Allons,‖ voilà bien mon censeur !— Fortunat, mon ami,‖ vous êtes un farceur.— Paul, respectez un peu‖ mon rang, mon caractère ;Et ne l’oubliez pas,‖ je suis commanditaire.— A propos, dit Forbain,‖ tu me sembles pourvuDe bonheurs variés ;‖ je crois bien avoir vuPrès de toi, dans ta loge,‖ une charmante femme. »Le Fortunat sourit,‖ fier jusqu’au fond de l’âme.« — Ah ! ah ! dit-il, l’as-tu‖ reconnue en effet ?— Cécile ?— Justement.‖ Admire le bienfaitDe la fortune ; grâce‖ à mes billets de banque,Talisman dont jamais‖ le prestige ne manque,J’ai fasciné les yeux‖ de cette belle enfant.Sous sa riche toilette‖ elle a l’air triomphant.C’est une gaîté folle,‖ une verve parfaite !Pour le Quartier-Latin‖ elle n’était pas faite.J’affirme que pas une,‖ à la place Bréda,Pour la grâce et l’esprit‖ ne vaut ma Florida.— Florida !— C’est un nom‖ romantique. Ça pose.— Allons, heureux mortel,‖ tu sais cueillir la rose,Mais prends garde à l’épine.— Oh ! va, je ne crains rien. »Paul fronça les sourcils ; il dit :« — Ce n’est pas bien,Fortunat. Vous avez‖ commis peut-être un crime.— Eh quoi ! la passion‖ est-elle illégitime ?Depuis quand ne peut-on‖ se donner un plaisir ?Qui n’aurait pour Cécile‖ éprouvé ce désir ?— Vous n’avez pas songé‖ que dans une âme sageVous alliez apporter‖ le désordre et l’orage ;La lancer au milieu‖ d’un ardent tourbillon ;De son front qui fut pur‖ effacer tout rayon ;Et qu’elle pourrait bien,‖ du fardeau de sa honte,A vous, son séducteur,‖ un jour demander compte !Son honneur virginal,‖ vous l’avez acheté ;Vous avez à sa lèvre‖ offert la volupté…Malheur, malheur à ceux‖ dont la parole adroiteMène les ignorants‖ loin de la route droite !— Vraiment, dit Fortunat,‖ c’est un grave sermon,Et Firmin me ferait‖ passer pour un démon.Mes amis, soyez francs,‖ descendez dans vos âmes :Faut-il tant de façons‖ pour conquérir les femmes ? »D’un air approbatif‖ on l’écoutait parlerLe poète comprit‖ qu’il devait s’en aller.Mais Forbain le retint.« — Ah ! sais-tu la nouvelle ?Notre pauvre Caron…‖ Quelle chance cruelle !Il s’était endetté‖ sans avoir réfléchiQue ses billets pourraient‖ le conduire à Clichy. »Le duc se rapprocha.« — Comment ! le pauvre diable…— Un juif s’est rencontré,‖ Schylock épouvantable,Qui, sans avoir égard‖ aux cris de l’opprimé,Sous de triples verrous‖ l’a fort bien enfermé.— Au malheur de Caron,‖ dit Paul, soyez sensiblesEt faites avec moi‖ tous les efforts possiblesPour le tirer de là. Combien doit-il ?— Au moinsCinq mille francs.— Eh bien !‖ j’emploîrai tous mes soinsAfin qu’ils soient payés.‖ Ne pourrions-nous souscrire ? »Silence général ;‖ et Surville de rire,Lorsque Paul indigné‖ l’entraîna loin de ceuxQui n’avaient pas un sou‖ pour l’ami malheureux.« — C’est bien, pensait le duc,‖ j’obtiendrai la victoire. »Dans la loge, plus tard,‖ Firmin conta l’histoireDe Cécile ; il eut l’art‖ de bien faire sentirQue près du déshonneur‖ marche le repentir ;Et qu’on ne peut troubler‖ le repos d’une femmeSans qu’un remords pénètre‖ et demeure dans l’âme.La comtesse écoutait‖ fort attentivement.Une larme roulait‖ dans ses yeux par moment.Contre de Rozemon‖ Paul l’avait prévenue,Et, d’abord confiante,‖ elle était devenueFroide comme la glace.‖ Arthur en frémissantVit qu’il était encor‖ sur un chemin glissant ;Et qu’un instant, un seul,‖ suffirait pour détruireLa machine d’enfer‖ qu’il avait su construire.Il sortit, puis revint.‖ Le spectacle achevé,Lorsque pour s’éloigner‖ chacun s’était levé ;Quand déjà la comtesse‖ avait pris sa douillette,Le baron lui glissa,‖ d’une main si discrèteQue des trois assistants‖ aucun ne put le voir,Un billet qu’il avait‖ écrit dans le couloir.Hélas ! Arthur avait‖ l’air si triste, si tendre !Quelle femme voudrait‖ condamner sans entendre ?Donc le petit billet‖ fut pris furtivement,Et le baron se dit :‖ « — Je marche au dénoûment ! »

Versification

Forme
Distiques
Rimes
227((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a admira / l’Opéra masculine, classiqueb magistrales / stalles féminine, classiquea pareil / soleil masculine, classiqueb tentures / peintures féminine, classiquea délicieux / yeux masculine, classiqueb patrie / rêverie féminine, classiquea mortel / Tell masculine, classiqueb frivole / console féminine, classiquea aimer / ranimer masculine, classiqueb mémoire / gloire féminine, classiquea Dorus / disparus masculine, classiqueb cadence / danse féminine, classiquea ressaisir / plaisir masculine, classiqueb s’efface / face féminine, classiquea nous / doux masculine, classiqueb littérature / nature féminine, classiquea Rossini / Bellini masculine, classiqueb Delaroche / reproche féminine, classiquea tribuns / lieux-communs masculine, classiqueb salle / sociale féminine, classiquea creux / dangereux masculine, classiqueb bornée / déchaînée féminine, classiquea chemin / main masculine, classiqueb vengeance / l’indigence féminine, classiquea libéraux / héros masculine, classiqueb Lacédémone / l’aumône féminine, classiquea d’eux / hideux masculine, équivalenteb l’Histoire / mémoire féminine, classiquea menteur / destructeur masculine, classiqueb boue / secoue féminine, classiquea social / mal masculine, classiqueb jouissance / puissance féminine, classiquea secret / l’intérêt masculine, classiqueb époque / équivoque féminine, classiquea savoir / avoir masculine, classiqueb populaire / colère féminine, classiquea citoyen / rien masculine, classiqueb l’orage / rivage féminine, classiquea berceau / nouveau masculine, classiqueb apôtres / d’autres féminine, classiquea obscurité / été masculine, classiqueb livre / vivre féminine, classiquea songé / protégé masculine, classiqueb classes / places féminine, classiquea labourés / altérés masculine, classiqueb modeste / reste féminine, classiquea tenir / d’avenir masculine, classiqueb s’allume / plume féminine, classiquea Arthur / obscur masculine, classiqueb dilettante / attente féminine, classiquea fracas / pas masculine, classiqueb ensemble / tremble féminine, classiquea regard / d’art masculine, classiqueb d’elle / aile féminine, classiquea retenu / venu masculine, classiqueb l’arrête / tête féminine, classiquea jamais / daignez / Star / Non / Lorgnez masculine, classiqueb loge / elle / belle féminine, classiquea Madame / fadeurs / ciel / sœurs masculine, classiqueb charmant / doute / infernale / étale féminine, classiquea séduction / lion masculine, classiqueb douairière / derrière féminine, classiquea d’enfant / triomphant masculine, classiqueb très-vague / Copenhague féminine, classiquea bien / monde / rien masculine, classiqueb m’entendre / tendre féminine, classiquea hélas / bas masculine, classiqueb Madame / âme féminine, classiquea soir / malheureux / désespérez / veux masculine, classiqueb enfant / coquette / muette féminine, classiquea front / prompt masculine, classiqueb comtesse / tendresse féminine, classiquea assez / baissés masculine, classiqueb lentement / vie / ravie féminine, classiquea demain / chemin masculine, classiqueb courage / l’orage féminine, classiquea détestez / adieu / Restez masculine, classiqueb éteinte / peinte féminine, classiquea répondit / étendit masculine, classiqueb pièce / comtesse féminine, classiquea Robert / concert masculine, classiqueb tapage / ouvrage féminine, classiquea meilleur / Seigneur masculine, classiqueb die / mélodie féminine, classiquea censeurs / douceurs masculine, classiqueb séduise / divinise féminine, classiquea l’opéra / soir / m’inspira masculine, classiqueb semble / ensemble féminine, classiquea Cercourt / cour masculine, classiqueb l’acte / ça / pacte féminine, non classiquea bacchanal / infernal masculine, classiqueb éloge / loge féminine, classiquea parurent / bonsoir / duc / voir masculine, classiqueb général / Madame / rideau / femme féminine, classiquea bien / Oui / aujourd’hui masculine, classiqueb justifiée / déifiée féminine, classiquea d’attrait / regret masculine, classiqueb phrase / s’inclina / emphase féminine, classiquea gens / changeants masculine, classiqueb même / aime féminine, classiquea inconnu / soutenu masculine, classiqueb fidèle / modèle féminine, classiquea yeux / soucieux masculine, classiqueb poëte / l’interprète féminine, classiquea inconstants / temps masculine, classiqueb respire / empire féminine, classiquea reprochés / fort / retranchez masculine, classiqueb solide / ride féminine, classiquea Aujourd’hui / lui masculine, classiqueb j’indique / unique féminine, classiquea sigisbé / abbé masculine, classiqueb d’œillade / fade féminine, classiquea baron / jours / amours masculine, classiqueb indulgent / l’Alceste / modeste féminine, classiquea duc / sais / excès masculine, classiqueb scandale / morale féminine, classiquea mots / maux masculine, classiqueb élégante / intrigante féminine, classiquea flattant / tant masculine, classiqueb m’anime / crime féminine, classiquea Arthur / bien / mari / Rien masculine, classiqueb soirées / entrées féminine, classiquea foi / croi masculine, classiqueb chapitre / titre féminine, classiquea foyer / atelier masculine, classiqueb joyeuses / railleuses féminine, classiquea d’autrui / nui masculine, classiqueb vipères / repaires féminine, classiquea caché / marché masculine, classiqueb calomnie / génie féminine, classiquea méchanceté / sûreté masculine, classiqueb immondices / vices féminine, classiquea goutteux / honteux masculine, classiqueb danseuse / osseuse féminine, classiquea vain / vin masculine, classiqueb basse / place féminine, classiquea report / port masculine, classiqueb prenne / italienne féminine, classiquea but / début masculine, classiqueb allures / peintures féminine, classiquea Spontini / nid masculine, classiqueb fille / famille féminine, non classiquea coin / loin masculine, classiqueb Surville / ville féminine, classiquea égards / regards masculine, classiqueb tapage / assemblage féminine, classiquea duc / bien / rien masculine, classiqueb frivoles / paroles féminine, classiquea vu / vais / grâce / pas masculine, classiqueb Saint-Makaire / équerre féminine, classiquea s’écria / Firmin / hasard / main masculine, classiqueb miracle / tabernacle féminine, classiquea amical / muse / mal masculine, classiqueb tranquille / plus / inutile féminine, classiquea cerveau / dit / nouveau masculine, classiqueb Makaire / vaudevilles / Clairvilles féminine, classiquea Beaumanoir / éternels / l’espoir masculine, classiqueb théâtres / folâtres féminine, classiquea chic / loustic masculine, classiqueb autre / apôtre féminine, classiquea l’invention / l’action masculine, classiqueb l’affiche / indigné / triche féminine, classiquea j’entends / débutants masculine, classiqueb commune / fortune féminine, classiquea moi / loi masculine, classiqueb prime / dîme féminine, classiquea niais / j’engraisserais masculine, classiqueb surtaxe / syntaxe féminine, classiquea d’autrui / aujourd’hui masculine, classiqueb relâche / fâche féminine, classiquea traité / écarté masculine, classiqueb Molière / hospitalière féminine, classiquea parlant / talent masculine, classiqueb défriche / riche féminine, classiquea d’or / trésor masculine, classiqueb j’enrage / âge féminine, classiquea guérir / mourir masculine, classiqueb espérance / chance féminine, classiquea radieux / yeux masculine, classiqueb vitesse / caisse féminine, classiquea immense / peu / jeu masculine, classiqueb veine / sirène féminine, classiquea capital / animal masculine, classiqueb solitaire / coléoptère féminine, classiquea plaira / invention / destruction masculine, classiqueb cesse / l’espèce féminine, classiquea Oui / fort / censeur / farceur masculine, classiqueb caractère / commanditaire féminine, classiquea pourvu / vu masculine, classiqueb femme / l’âme féminine, classiquea effet / Cécile / bienfait masculine, classiqueb banque / manque féminine, classiquea enfant / triomphant masculine, classiqueb parfaite / faite féminine, classiquea Bréda / Florida masculine, classiqueb Florida / pose / rose féminine, classiquea l’épine / rien / dit / bien masculine, classiqueb crime / illégitime féminine, classiquea plaisir / désir masculine, classiqueb sage / l’orage féminine, classiquea tourbillon / rayon masculine, classiqueb honte / compte féminine, classiquea acheté / volupté masculine, classiqueb adroite / droite féminine, classiquea sermon / démon masculine, classiqueb âmes / femmes féminine, classiquea parler / aller masculine, classiqueb retint / nouvelle / cruelle féminine, classiquea réfléchi / Clichy masculine, classiqueb rapprocha / diable / épouvantable féminine, classiquea l’opprimé / enfermé masculine, classiqueb sensibles / possibles féminine, classiquea il / moins / francs / soins masculine, classiqueb souscrire / rire féminine, classiquea ceux / malheureux masculine, classiqueb victoire / l’histoire féminine, classiquea sentir / repentir masculine, classiquea attentivement / moment masculine, classiqueb prévenue / devenue féminine, classiquea frémissant / glissant masculine, classiqueb détruire / construire féminine, classiquea achevé / levé masculine, classiqueb douillette / discrète féminine, classiquea voir / couloir masculine, classiqueb tendre / entendre féminine, classiquea furtivement / dénoûment masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

506 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources