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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie du monde, 1851

Introduction

PARIS

Alfred de Essarts· distiques, alexandrins, 134 vers

I

Je n’ai jamais été‖ de ces fâcheux espritsQui font profession‖ de détester Paris,Et dont l’humeur morose‖ à tout propos étaleUn suprême dédain‖ pour notre capitale.Copistes de Rousseau,‖ le sombre genevois,A l’envi contre nous‖ ils élèvent la voix,Et nous ont fait partout‖ la triste renomméeDe marcher dans la boue,‖ à travers la fumée ;D’être légers, bavards,‖ curieux, inconstants ;D’agir ou de parler‖ toujours à contre-temps ;Et de n’avoir pour règle,‖ en vertu comme en vice,Que l’éternelle loi‖ du mobile caprice.Tel est notre portrait :‖ s’il dit la vérité,Vous conviendrez du moins‖ qu’on ne l’a point flatté.De critiquer ainsi‖ quelle manie étrange !Non, nous n’habitons pas‖ une ville de fange ;Le soleil a pour nous‖ des rayons bienfaisants ;Paris a rajeuni‖ sous le travail des ans,Et nous ne sommes pas‖ tous atteints de folie.Nous aimons le plaisir…‖ Au travail il s’allie.Nous avons nos défauts ;‖ mais qui n’a pas les siens ?Pour moi, j’aime Paris‖ et mes concitoyens.Paris est pour l’esprit‖ une mine féconde :C’est un grand réservoir‖ où vient puiser le monde.L’Idée, en s’échappant‖ de ce centre puissant,Échauffe tous les cœurs‖ qu’elle touche en passant.Rien ne se fait chez nous,‖ qui dans toute l’EuropeSoudain ne retentisse‖ et ne se développe.Encelades nouveaux,‖ nos moindres mouvementsFont tressaillir le sol‖ jusqu’en ses fondements.Les peuples sur nos lois‖ ont façonné leur code,Et de nos vêtements‖ ils reçoivent la mode ;Ainsi que nos tableaux,‖ nos livres vont partout ;On parle notre langue,‖ on calque notre goût ;L’Art qui végète ailleurs,‖ nous donne des merveilles ;Rossini, Meyerbeer‖ nous ont voué leurs veillesEn recevant de nous,‖ par l’hospitalité,Leur baptême d’honneurs‖ et de célébrité.Les peuples sont le bras,‖ — nous la tête qui pense.Que de fièvre chez nous,‖ que d’ardeur se dépense !Comme nous répandions‖ notre sang et notre or,Tandis qu’à l’Étranger‖ on sommeillait encor !Si la France a d’abord‖ reflété la lumière,C’est que des nations‖ elle est l’avant-courrière ;Qu’elle doit à la fois,‖ en étendant la main,Soutenir le courage‖ et montrer le chemin ;Chanter l’hymne d’amour‖ ou l’altière fanfare ;En guerre être un drapeau,‖ dans la paix être un phare.Cessez donc, ô frondeurs,‖ de blâmer sans raison,Et d’ébranler ainsi‖ votre propre maison ;Cessez de vous répandre‖ en ironie amère :Enfants, ne frappez pas‖ le sein de votre mère.Je conviens avec vous‖ qu’il fut de mauvais joursOù chez nous la discorde‖ et la haine eurent cours ;Où les partis, armés‖ pour la guerre civile,Promenèrent la mort‖ dans les murs de la ville…Tristes jours qu’il faudrait‖ rayer du souvenir,Taches que le passé‖ transmet à l’avenir.Mais voit-on l’Océan,‖ sous d’éternels orages,Constamment déchaîné,‖ bouleverser ses plages ?La fièvre des combats‖ enflamma notre sein ;Mais, on l’a dit, le temps‖ est un grand médecin.Les siècles à venir‖ nous cachent leurs oracles ;L’humanité n’a pas‖ achevé ses miracles.Tant que l’arbre de Dieu‖ sur l’homme s’étendra,C’est la France surtout‖ que son ombre aimera.

II

Souvent je me suis dit,‖— lorsque dans une fêteLe plaisir enivrant‖ montait à chaque tête ;Lorsqu’aux sons de l’orchestre,‖ amour et voluptéFaisaient battre le cœur‖ et briller la beauté, —Quel roman ce serait,‖ charmantes créatures,Si l’on traçait de vous‖ autant de miniatures ;Quels traits. quel coloris‖ vous pourriez inspirer !Vous chanter, ce serait‖ presque vous adorer.Et pourquoi le poëte,‖ ermite solitaire,Se tient-il dédaigneux‖ loin des bruits de la terre ;Ou, se laissant aller‖ au vain rêve du moi,Remplit-il l’univers‖ de son mystique émoi ?Il trouverait ici‖ bien plus de poésie,Et la réalité‖ serait sa fantaisie.Faisons donc aujourd’hui,‖ sur des types divers,Sur le monde vivant,‖ — notre ROMAN EN VERS.

III

Nous n’irons pas chercher,‖ dans les temps héroïques,Les modèles connus‖ des figures épiques.Ce genre ne sied plus :‖ Ulysse, Ajax, Hector,Auprès de nos lecteurs‖ risqueraient d’avoir tort ;Les malheurs d’Herminie‖ ou les transports d’ArmideNe trouveraient plus même‖ une paupière humide ;Énée irait tout seul‖ combattre au Latium,Et la Pharsale aurait‖ un effet d’opium.Récits des paladins,‖ des géants, des batailles,Le temps vous réservait‖ aussi vos funérailles :Vous charmiez nos aïeux…‖ Peut-être un jour nos filsDans le même dédain‖ tiendront-ils nos écrits.N’importe, et quel que soit‖ le destin de ma muse,Si de mes fictions‖ quelque lecteur s’amuse,J’aurai bien employé‖ mes heures de loisir.Puissiez-vous en mes vers‖ goûter quelque plaisir,Revenir vers un monde ;‖ aux sentiments d’artistes ;Oublier le pathos‖ de nos so_ci_a_lis_tes,Et pour tromper l’ennui‖ vous plonger au besoinDans ce monde d’hier‖ qui déjà semble loin !Bien qu’en dise Burger,‖ la tombe au calme invite ;Mais ce sont maintenant‖ les vivants qui vont vite ;Et l’on n’a pas plus tôt‖ ouvert les yeux au jour,Que l’on voit tous les rois‖ renversés tour à tour ;Qu’on entend retentir,‖ dans les villes en larmes,Le tambour, le canon‖ et la cloche d’alarmes…Quand l’émeute sans frein‖ s’élance en rugissantComme un tigre altéré‖ de carnage et de sang,Et que nos monuments‖ sont des champs de batailleOù l’Art sacrifié‖ périt sous la mitraille.

IV

Tâchons, fût-ce un instant,‖ de fixer nos regardsSur des temps plus heureux‖ pour l’esprit et les arts.Voyons passer la vie‖ ainsi qu’une eau qui changeEt s’éclaire parfois‖ d’une lueur étrange,Limpide aussi parfois‖ quand l’azur reflétéN’a pas sous le brouillard‖ perdu sa pureté.Faisons poser le monde,‖ ainsi que sur la scèneSe meut devant nos yeux‖ la Comédie humaine.Avec vos oripeaux,‖ vos masques, vos galons,Défilez tour à tour,‖ acteurs de nos salons.— Mais, dira-t-on, pourquoi‖ ne pas conter en prose ? —Si la chose est nouvelle,‖ eh bien ! tentons la chose.Lafontaine écrivait :‖ « Si je n’obtiens le prix,« J’aurai du moins l’honneur‖ de l’avoir entrepris. »Accueillez un essai ;‖ dans le siècle où nous sommes,Lorsqu’on réforme tout,‖ la nature, les hommes,Et les gouvernements,‖ et les lois et les mœurs,Sera-t-on sans pitié‖ pour les pauvres rimeurs ?Et devront-ils garder‖ un silence stoïque,Ou bien, de par Platon,‖ quitter la république ?Vous qui nous refusez‖ un grain pour subsister,Prosaïques fourmis,‖ laissez-nous donc chanter !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
67((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
1 distique
Mots à la rime
a esprits / Paris masculine, classiqueb étale / capitale féminine, classiquea genevois / voix masculine, classiqueb renommée / fumée féminine, classiquea inconstants / contre-temps masculine, classiqueb vice / caprice féminine, classiquea vérité / flatté masculine, classiqueb étrange / fange féminine, classiquea bienfaisants / ans masculine, classiqueb folie / s’allie féminine, classiquea siens / concitoyens masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea puissant / passant masculine, classiqueb l’Europe / développe féminine, classiquea mouvements / fondements masculine, classiqueb code / mode féminine, classiquea partout / goût masculine, classiqueb merveilles / veilles féminine, classiquea l’hospitalité / célébrité masculine, classiqueb pense / dépense féminine, classiquea or / encor masculine, classiqueb lumière / l’avant-courrière féminine, classiquea main / chemin masculine, classiqueb fanfare / phare féminine, classiquea raison / maison masculine, classiqueb amère / mère féminine, classiquea jours / cours masculine, classiqueb civile / ville féminine, classiquea souvenir / l’avenir masculine, classiqueb orages / plages féminine, classiquea sein / médecin masculine, classiqueb oracles / miracles féminine, classiquea s’étendra / aimera masculine, classiqueb fête / tête féminine, classiquea volupté / beauté masculine, classiqueb créatures / miniatures féminine, classiquea inspirer / adorer masculine, classiqueb solitaire / terre féminine, classiquea moi / émoi masculine, classiqueb poésie / fantaisie féminine, classiquea divers / VERS masculine, classiqueb héroïques / épiques féminine, classiquea Hector / tort masculine, non classiqueb d’Armide / humide féminine, classiquea Latium / d’opium masculine, classiqueb batailles / funérailles féminine, classiquea fils / écrits masculine, classiqueb muse / s’amuse féminine, classiquea loisir / plaisir masculine, classiqueb d’artistes / lis_tes féminine, classiquea besoin / loin masculine, classiqueb invite / vite féminine, classiquea jour / tour masculine, classiqueb larmes / d’alarmes féminine, classiquea rugissant / sang masculine, classiqueb bataille / mitraille féminine, non classiquea regards / arts masculine, classiqueb change / étrange féminine, classiquea reflété / pureté masculine, classiqueb scène / humaine féminine, classiquea galons / salons masculine, classiqueb prose / chose féminine, classiquea prix / entrepris masculine, classiqueb sommes / hommes féminine, classiquea mœurs / rimeurs masculine, classiqueb stoïque / république féminine, classiquea subsister / chanter masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources