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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La comédie du monde, 1851

XVIII. L’adieu du poète

Alfred de Essarts· distiques, alexandrins, 108 vers

Monsieur de Cercourt mort,‖ la comtesse perdue,— Comme si dans la tombe‖ elle fût descendue,— Amélie hier belle‖ et parée, aujourd’huiDonnant à des souffrants‖ ses soins et son appui ;De ces êtres aimés‖ l’un dans le ciel, et l’autreSuivant péniblement‖ le sentier de l’Apôtre ;L’un goûtant le repos‖ de l’éternel sommeil,L’autre de ses remords‖ éprouvant le réveil…Plus d’amis… — Tel était‖ le présent déplorable.Paul Firmin ressentit‖ l’angoisse d’un coupableQui cherche vainement —‖ en horreur à ses yeux —Une âme sympathique,‖ un confident pieux.Rien, plus rien !… Il se dit :‖ « — A quoi bon dans ce mondePromener le tableau‖ de ma douleur profonde ?A quoi bon soutenir‖ des regards indiscrets ?Avec de faux amis‖ épancher mes secrets ?A la société‖ pour toujours je renonce.Qu’entre elle et moi là-haut‖ le Tout-Puissant prononce ;Dans mon cœur ulcéré‖ tout n’est plus que débris. »Et sa colère ainsi‖ tourna contre Paris :« Adieu, séjour du vice ;‖ adieu, cloaque infâme,Où l’on cache si bien‖ les stigmates de l’âme ;Mais dont l’impureté,‖ déguisée avec art,N’a pu se dérober‖ au feu de mon regard.Va, je t’ai devinée‖ et je te lis entière,O nouvelle Astarté,‖ vouée à la matière.Je te hais, — ou plutôt‖ je n’ai que du méprisPour les vices couverts‖ du grand nom de Paris,Pour la société‖ frivole et dissolueQue d’un absurde hommage‖ on poursuit, on salue.Qu’as-tu fait de ce nom,‖ apanage d’honneur ?Ta gloire a disparu ;‖ que devient ta splendeur ?Un jour peut-être, un jour‖ on cherchera la traceDu sol où maintenant‖ ta multitude passe.Puisse s’éteindre aussi‖ jusqu’à ton souvenir !Si tu l’avais voulu,‖ tout devrait te bénir ;Ton rôle était bien beau,‖ cité grande entre toutes ;Vers ton axe central‖ se dirigeaient les routes ;Tous les peuples, soumis‖ à ta suprême loi,Pour agir ou penser‖ fixaient leurs yeux sur toi.Mais lasse de remplir‖ ce magnifique rôle,Tu brisas ton épée‖ et souillas ta parole.A présent tu n’es plus‖ qu’un vaste lupanar,Où la corruption‖ étale son bazar.L’austérité te blesse‖ et le talent t’offense.Comme un vieux débauché‖ qui penche vers l’enfance,Tu ne demandes plus,‖ au terme des plaisirs,Qu’à raviver en toi‖ quelques derniers désirs !Paris, c’est un marché :‖ tout s’y vend, la science,Le travail, la pudeur,‖ — jusqu’à la conscience.L’amitié n’est qu’un mot‖ qui résonne et qui ment ;L’amour, absent du cœur,‖ promène un faux serment ;L’impureté se met‖ un fard d’hypocrisie ;Tout conspire à tromper‖ la foi, la poésie.L’homme emploie à mal faire‖ un semblant de raison.S’il vous ouvre les bras,‖ traduisez : trahison.Il nuit pour nuire ; il est‖ dévoré par l’envie ;Au culte du Veau-d’Or‖ il a voué sa vie ;Et plus souvent le fer‖ brillerait dans sa main,S’il ne trouvait la loi‖ qui l’arrête en chemin.Depuis dix-huit cents ans,‖ à ce démon d’argileDieu daigne présenter‖ le pain de l’Évangile :Mais loin d’en être ému,‖ loin d’en être meilleur,L’homme est plus que jamais‖ froid, sceptique et railleur,Nous ressembler à Dieu !‖ quel ridicule songe !Dieu, c’est la vérité ;‖ — l’homme, c’est le mensonge.Oh ! oui, la décadence‖ et la destructionTe menacent enfin,‖ ô vieille nation ;A la décrépitude‖ arrive ton génie ;Car l’avenir n’est plus‖ au peuple qui renieSon culte, son passé,‖ ses lois et ses aïeux.Pays dégénéré,‖ je te fais mes adieux.Salut, suprême vœu,‖ rêve de solitude !Fuir les hommes sera‖ désormais mon étude.Autant j’avais pour eux‖ d’ardente charité,Autant j’ai de mépris‖ pour leur iniquité.Je ne les verrai plus.‖ Je la hais, cette raceOù toute affection‖ n’est plus qu’une grimace ;Car sur ses traits flétris‖ on chercherait en vainLe sceau que leur donna‖ le Créateur divin.C’en est fait : ma douleur‖ a comblé la mesure.Adieu, séjour du vice ;‖ adieu donc, ville impure ;Adieu, toi que Satan‖ tient sous son pied vainqueur.Tu n’auras point laissé‖ de regrets dans mon cœur ! »

C’est ainsi que Firmin‖ exhala sa colère.Je conviens qu’il était‖ par trop atrabilaire…Mais au fond de son cœur‖ il puisait le mépris ;A travers ses douleurs‖ il contemplait Paris…De la société‖ s’il se faisait le juge,C’est qu’il ne pouvait plus‖ y trouver un refuge.

Le poëte, qui vit‖ loin de notre milieu,Doit à son insu même‖ exagérer un peu.Vous qui passez, avec‖ un sourire à la bouche,Auprès de ce rêveur‖ au visage farouche ;Vous qui ne le voyez‖ qu’au hasard, un moment,Sans vous associer‖ à son muet tourment ;Ou lui jetez avec‖ un regard d’ironieCette fausse pitié,‖ seul paîment du génie ;Allez, suivez la route‖ où vous marchez heureux,Et ne soupçonnez pas‖ les destins ténébreux.Ne vous dites jamais‖ qu’il est, sur cette terre,Des êtres dont la vie‖ est morne et solitaire ;Que l’aspect du plaisir‖ de vos cœurs enivrésFait plus cruellement‖ sentir les jours pleurés.Passez, le front couvert‖ de brillantes couronnes ;Comptez de beaux printemps‖ et n’ayez pas d’automnes ;Que la joie et l’amour‖ accompagnent vos pas ;De vous il n’attend rien…‖ Car vous ne savez pas !

Versification

Forme
Distiques
Rimes
54((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
3 distiques
Mots à la rime
a perdue / descendue féminine, classiqueb aujourd’hui / appui masculine, classiquea l’autre / l’Apôtre féminine, classiqueb sommeil / réveil masculine, classiquea déplorable / coupable féminine, classiqueb yeux / pieux masculine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb indiscrets / secrets masculine, classiquea renonce / prononce féminine, classiqueb débris / Paris masculine, classiquea infâme / l’âme féminine, classiqueb art / regard masculine, classiquea entière / matière féminine, classiqueb mépris / Paris masculine, classiquea dissolue / salue féminine, classiqueb d’honneur / splendeur masculine, classiquea trace / passe féminine, classiqueb souvenir / bénir masculine, classiquea toutes / routes féminine, classiqueb loi / toi masculine, classiquea rôle / parole féminine, classiqueb lupanar / bazar masculine, équivalentea t’offense / l’enfance féminine, classiqueb plaisirs / désirs masculine, classiquea science / conscience féminine, classiqueb ment / serment masculine, classiquea d’hypocrisie / poésie féminine, classiqueb raison / trahison masculine, classiquea l’envie / vie féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea d’argile / l’Évangile féminine, classiqueb meilleur / railleur masculine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb destruction / nation masculine, classiquea génie / renie féminine, classiqueb aïeux / adieux masculine, classiquea solitude / étude féminine, classiqueb charité / iniquité masculine, classiquea race / grimace féminine, classiqueb vain / divin masculine, classiquea mesure / impure féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea colère / atrabilaire féminine, classiquea juge / refuge féminine, classiqueb milieu / peu masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb moment / tourment masculine, classiquea d’ironie / génie féminine, classiqueb heureux / ténébreux masculine, classiquea terre / solitaire féminine, classiqueb enivrés / pleurés masculine, classiquea couronnes / d’automnes féminine, classiqueb pas masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources