La comédie du monde, 1851
XVI. Le duel
Avoir pour un combat‖ engagé sa parole ;Un combat dont la cause‖ est souvent bien frivole ;Se dire que l’on est‖ jeune, heureux, fort et beau,Et que demain peut-être‖ en un sombre tombeauL’on descendra, passant‖ d’une vie enchantéeA la cité de deuil‖ par la mort habitée !La vengeance, déjà‖ savourant son plaisir,Ouvre ses mains d’acier‖ afin de vous saisir.Demain… que de pensers‖ se croisent dans la tête !Pour l’un des combattants‖ l’éternité s’apprêteC’est peu qu’il tombe mort‖ sous le fer ou le feu,Là-haut il subira‖ le jugement de Dieu.Qui pourrait sans frémir‖ accepter cette épreuveEt voir loin de son corps‖ errer son âme veuveEt dire : « J’étais jeune,‖ heureux, brillant et beau,« Tout cela pour descendre,‖ avant l’âge, au tombeau ! »Fatale loi d’honneur !‖ préjugé de ce mondeOù, quand la vérité‖ s’enfuit, l’erreur abonde,Feras-tu donc toujours‖ sur les autels humainsCouler des flots de sang‖ répandu par nos mains !Il le faut cependant‖ lorsqu’avec artificeAu sein de nos foyers‖ l’impureté se glisse,Lorsqu’un nom est taché,‖ lorsque l’excès du malNe peut se réparer‖ devant un tribunal.Alors on cherche en soi‖ la force et le refuge ;D’offensé qu’on était‖ on se transforme en juge ;A défaut de la loi‖ qui, publique, pourraitN’être point pour l’honneur‖ un remède discret,On ne doit plus entendre,‖ au sortir de l’outrage,Que cette conscience,‖ arbitre du courage ;Et malheur à celui‖ qui s’arrête au débat,Quand un devoir sacré‖ lui montre le combat !Midi sonnait. — Au Bois‖ deux voitures entrèrentEt non loin de Longchamps‖ à l’écart s’arrêtèrent.Nul promeneur encor‖ ne troublait le reposDu lieu que le duel‖ a choisi pour champ-clos.D’ailleurs, un voile gris,‖ favorable au mystère,Étendait son linceul‖ du ciel jusqu’à la terre.Il avait plu la veille‖ et, malgré la saison,Une froide rosée‖ humectait le gazon.Les oiseaux frissonnants‖ suspendaient leur ramage ;Tout semblait annoncer‖ quelque sombre présage ;Mais certains du succès,‖ les deux témoins d’Arthur,Sachant que nul n’avait‖ le bras ni l’œil plus sûrEt qu’il eût défié‖ jusqu’au fameux Saint-George,Aux dépens de Firmin‖ riaient à pleine gorge.« — Ah ! disait Enguerrand,‖ ce brave paladinSur nos joyeux soupers‖ déverse son dédain,Et s’en vient, d’une voix‖ austère et magistrale,Au moment du dessert,‖ nous prêcher sa morale !Il apprendra bientôt‖ ( j’en suis fâché pour lui)Qu’il faut moins se mêler‖ des affaires d’autrui.Peste ! si des censeurs‖ on n’écartait l’espèce,On devrait dans le noir‖ enterrer sa jeunesse.Qu’en dis-tu ?— Sur ma foi,‖ dit Arthur en bâillant,C’était pour en finir‖ le seul expédient.Semblable au Commandeur,‖ cet homme sans relâcheDe m’obséder partout‖ s’était donné la tâche.Il voulait obtenir‖ une leçon de moi…Il l’aura, je ne fais‖ qu’obéir à sa loi.Mais se lever si tôt,‖ c’est une chose rude :Car de compter midi‖ je n’ai pas l’habitude. »Paul était descendu,‖ sans trouble ni lenteur,Comme s’il n’eût été‖ que simple spectateur ;Le sang-froid se lisait‖ sur son mâle visage :Rozemon en conçut‖ une secrète rage ;Et bouillonnant d’ardeur‖ devant son ennemi,Par son talent d’escrime,‖ il était raffermi.Cependant Paul Firmin,‖ élevant sa voix grave,Lui dit :« — D’un préjugé‖ je ne suis pas esclave.Le courage, à mes yeux,‖ n’est pas dans un duelOù souvent le bon droit‖ reçoit le coup mortel.Je suis chrétien ; le sang‖ me répugne à répandre.Pour la dernière fois,‖ Monsieur, veuillez m’entendre.Je ne vous ai tenu‖ qu’un langage d’honneur :Si la nuit a calmé‖ votre accès de fureur,Et si, pour réparer‖ votre conduite infâme,Vous rendez le dépôt‖ que de vous on réclame,Je jugerai pour moi‖ l’outrage réparé,Et sans rien exiger‖ de plus je partirai.— La proposition‖ me paraît assez forte,Répondit Rozemon ;‖ en finir de la sorteCe serait très-commode :‖ ainsi, sans risquer rienDans le monde on pourrait‖ faire l’homme de tien !On pourrait des vertus‖ promener l’étalage !Vous êtes insolent…‖ ayez donc du courage. »Et le baron avait‖ un sourire moqueurComme s’il tenait Paul‖ sous son genou vainqueur.Enguerrand, du fourreau‖ tira les deux épées.« — Quand par l’aveuglement‖ les âmes sont frappées,Dit Paul sans s’émouvoir,‖ en vain la charitéDonne un avis prudent…‖ il n’est pas écouté.J’ignore quel sera‖ le sort de cette lutte :Ferme dans le projet‖ qu’il faut que j’exécute,Je voulais vous offrir‖ un suprême moyenDe montrer quelque honneur…‖ Mais vous ne sentez rien !Le cœur est mort en vous.‖ D’après votre réponseCombattons maintenant,‖ et que le ciel prononce !Je le répète ici :‖ vous seul m’avez forcéD’en venir au défi‖ que je vous ai lancé. »Ils engagent la lutte.‖ Également habiles,Pour se toucher ils font‖ des efforts inutiles ;Le fer heurte le fer,‖ et dans ce cliquetisPar mille chocs soudains‖ les coups sont amortis.Dans un espace étroit‖ le duel se resserre ;Chacun des combattants‖ juge son adversaire ;Tous deux, sans avancer,‖ sans reculer non plus,A poursuivre leur œuvre‖ ils sont bien résolus.Une sueur glacée‖ inonde leur visage…Leur force diminue,‖ et non pas leur courage.Arthur, impatient,‖ s’irrite des lenteursQui tout bas font trembler‖ les muets spectateurs.On n’entend que le bruit‖ sinistre de l’épée ;Et les témoins d’Arthur,‖ dont l’attente est trompée,Sans oser se parler‖ s’interrogent des yeux.Quelqu’un s’est écrié :‖ « — Reposez-vous, Messieurs. »Par un commun accord‖ il se fait une trêve.Arthur baisse le front‖ lorsque Paul le relève :Le premier, fatigué,‖ pâle, tout abattu ;Le second, calme et fort‖ du droit de sa vertu.Pendant cet intervalle,‖ oh ! de quelle penséeL’âme du libertin‖ dut être traversée !C’était l’éternité‖ que ce cruel momentOù s’évanouissait‖ tout son aveuglement.Dans l’art des spadassins‖ il était passé maître :Il y trouve un égal…‖ et son vainqueur peut-être ;Il mesure déjà‖ les horreurs du néant…Il croit voir sous ses pieds‖ un abîme béantQui s’ouvre, s’ouvre encore‖ et sans pitié l’attire…Un indicible effroi‖ lui donne le délire…Car il le sent : la mort‖ apparaît aujourd’hui !La mort, à vingt-cinq ans !‖… Elle est là, devant lui !Et ce n’est pas au ciel‖ que monte sa prière.Lui prier ! Non,pas même‖ à son heure dernière !Demander son salut‖ à Firmin ! Non, jamais !« — L’enfer le veut, dit-il ;‖ eh bien ! je me soumets. »Il cherche du regard‖ son épée impuissante,Rappelle son audace‖ et sa vigueur absente.L’émotion lui met‖ un voile sur les yeux.« — Recommençons, » dit Paul,‖ encor plus sérieux.Un éclair de fureur‖ sillonna le visageD’Arthur, qui rougissait‖ de son peu de courage.Il saisit son épée,‖ et d’un bond se plaçaDevant Paul… Un moment‖ terrible se passa.Arthur multipliait‖ ses coups avec furie,Au hasard, sans chercher‖ à protéger sa vie.La lutte devenait‖ inégale : FirminVingt fois du cœur d’Arthur‖ eût trouvé le chemin.Mais frapper sans pitié‖ répugnait à son âme :Car il ne voyait plus‖ qu’un homme dans l’infâme ;Et pour lui, quel que fût‖ l’excès de son mépris,Au sang d’un criminel‖ il attachait du prix.Trompé sur le motif‖ d’une bonté si grande,Arthur redouble ; il faut‖ que Firmin se défende…Son ennemi s’élance,‖ et par son propre effortAtteint profondément,‖ chancelle et tombe mort.Un seul cri de douleur‖ est sorti de sa boucheOù l’on peut lire encor‖ la menace farouche.Firmin resta muet,‖ triste, réfléchissant.L’âme d’Arthur était‖ partie avec son sang.Une égale stupeur‖ régnait de part et d’autre.« — Votre œuvre est achevée,‖ et je remplis la nôtre,Dit Enguerrand ; voici‖ les papiers réclamés.Tenez. Dans cette boîte‖ ils sont tous renfermés.— Hélas ! murmura Paul,‖ ce dénoûment m’afflige :Mais l’orgueil est mortel‖ lorsqu’il mène au vertige. »Cela dit, il s’éloigne‖ après avoir remisLe cadavre d’Arthur‖ aux mains de ses amis.
Le lendemain, partout‖ se lisait la nouvelle.Mais comme on n’avait point‖ divulgué la querelle,La même version‖ courut dans les journaux,Qui se font des emprunts,‖ tout en étant rivaux.Nos graves Moniteur‖ donnaient pour authentique,D’après renseignements,‖ qu’un motif politiqueN’était pas étranger‖ à cet événement.Or des amis d’Arthur‖ quel fut l’étonnementDe voir que l’on avait‖ transformé la disputeEt changé sans façon‖ le terrain de la lutte !« — Ce pauvre Rozemon,‖ dit Enguerrand, je croiQu’il n’en savait pas plus,‖ Messieurs, que vous et moiEn semblable matière ;‖ il eût été capableDe prendre un député‖ pour un saint véritable.Sa politique à lui‖ c’était le jeu, l’amour.Pauvre garçon ! sa vie‖ eut l’espace d’un jour.— Eh bien ! dit un lion,‖ il eut ce qu’on célèbre :Le plaisir, le bonheur ;‖ son oraison funèbreEst dans ces mots : « L’amour‖ l’avait favorisé ;« S’il est mort jeune, au moins‖ il s’était amusé. »Un autre dit : « — Sa vie‖ à lui fut courte et bonne.Qu’est-ce que le vieillard‖ que la force abandonne ?Un tronçon impuissant,‖ un affligeant débrisAuquel le rhumatisme‖ arrache de longs cris.Ne plaignons pas celui‖ qui tombe avec sa grâceEt ne sent pas venir‖ l’hiver chargé de glace.— A propos, mes amis,‖ dit Enguerrand, sait-onCe que fait Florida ?— Mais oui. D’abord par tonDans son appartement‖ elle s’est confinée,En mémoire d’Arthur…‖ au moins une journée.Mais on ne peut gâter‖ ses yeux à trop pleurer :C’est ce que lord Asthton‖ a su lui démontrer.Aussi, tout en gardant‖ quelque mélancolie,Elle va se laisser‖ conduire en Italie. »Cette tendre façon‖ d’oublier un amantParut de ces Messieurs‖ avoir l’assentiment ;On s’entretint encor‖ d’Arthur ; et puis la gloseÉtant bien terminée,‖ on parla d’autre chose.Ce sont là les regrets‖ du monde d’aujourd’hui,Qui craint par-dessus tout‖ les larmes et l’ennui
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 104((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 2 distiques
- Mots à la rime
- a parole / frivole féminine, classiqueb beau / tombeau masculine, classiquea enchantée / habitée féminine, classiqueb plaisir / saisir masculine, classiquea tête / s’apprête féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea épreuve / veuve féminine, classiquea monde / abonde féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea artifice / glisse féminine, classiqueb mal / tribunal masculine, classiquea refuge / juge féminine, classiqueb pourrait / discret masculine, classiquea l’outrage / courage féminine, classiqueb débat / combat masculine, classiquea entrèrent / s’arrêtèrent féminine, classiqueb repos / champ-clos masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb saison / gazon masculine, classiquea ramage / présage féminine, classiqueb d’Arthur / sûr masculine, classiquea Saint-George / gorge féminine, classiqueb paladin / dédain masculine, classiquea magistrale / morale féminine, classiqueb lui / d’autrui masculine, classiquea l’espèce / jeunesse féminine, classiqueb tu / bâillant / expédient masculine, classiquea relâche / tâche féminine, classiqueb moi / loi masculine, classiquea rude / l’habitude féminine, classiqueb lenteur / spectateur masculine, classiquea visage / rage féminine, classiqueb ennemi / raffermi masculine, classiquea grave / dit / esclave féminine, classiqueb duel / mortel masculine, classiquea répandre / m’entendre féminine, classiqueb d’honneur / fureur masculine, classiquea infâme / réclame féminine, classiqueb réparé / partirai masculine, classiquea forte / sorte féminine, équivalenteb rien / tien masculine, classiquea l’étalage / courage féminine, classiqueb moqueur / vainqueur masculine, classiquea épées / frappées féminine, classiqueb charité / écouté masculine, classiquea lutte / j’exécute féminine, classiqueb moyen / rien masculine, classiquea réponse / prononce féminine, classiqueb forcé / lancé masculine, classiquea habiles / inutiles féminine, classiqueb cliquetis / amortis masculine, classiquea resserre / adversaire féminine, classiqueb plus / résolus masculine, classiquea visage / courage féminine, classiqueb lenteurs / spectateurs masculine, classiquea l’épée / trompée féminine, classiqueb yeux / Messieurs masculine, classiquea trêve / relève féminine, classiqueb abattu / vertu masculine, classiquea pensée / traversée féminine, classiqueb moment / aveuglement masculine, classiquea maître / peut-être féminine, classiqueb néant / béant masculine, classiquea l’attire / délire féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classiquea prière / dernière féminine, classiqueb jamais / soumets masculine, classiquea impuissante / absente féminine, classiqueb yeux / sérieux masculine, classiqueb plaça / passa masculine, classiquea furie / vie féminine, classiqueb Firmin / chemin masculine, classiquea âme / l’infâme féminine, classiqueb mépris / prix masculine, classiquea grande / défende féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquea bouche / farouche féminine, classiqueb réfléchissant / sang masculine, classiquea d’autre / nôtre féminine, non classiqueb réclamés / renfermés masculine, classiquea m’afflige / vertige féminine, classiqueb remis / amis masculine, classiquea nouvelle / querelle féminine, classiqueb journaux / rivaux masculine, classiquea authentique / politique féminine, classiqueb événement / l’étonnement masculine, classiquea dispute / lutte féminine, classiqueb croi / moi masculine, classiquea capable / véritable féminine, classiqueb l’amour / jour masculine, classiquea célèbre / funèbre féminine, classiqueb favorisé / amusé masculine, classiquea bonne / abandonne féminine, classiqueb débris / cris masculine, classiquea grâce / glace féminine, classiqueb sait-on / Florida / ton masculine, classiquea confinée / journée féminine, classiqueb pleurer / démontrer masculine, classiquea mélancolie / Italie féminine, classiqueb amant / l’assentiment masculine, classiquea glose / chose féminine, classiqueb d’aujourd’hui / l’ennui masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
211 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La comédie du monde, Paris, Comptoir des imprimeurs-unis, 1851· numérisation gallica.bnf.fr· Sources