Le Bourdeau des neuf pucelles, 1912· Erato
La Belle Vieille
C’est d’avoir tant aimé‖ l’enfance de ses seinsQu’en son déclin je l’aime encore ;Et d’avoir vu, des bas‖ de la fillette, écloreDeux globes d’un noble dessin.
J’avais cet âge, où l’on‖ n’est plus le jeune coqQui plonge et retire sa lame,Où les arômes bus‖ ramènent à la femme,Où l’amour prolonge le choc ;
Où, las des fards,‖ de lèvre peinte,‖ et de faux blond,Las des rapides ariettes,L’on rêve du menton‖ pudique où JuliettePresse son tendre violon.
Et sous mes yeux‖ l’adolescence‖ pétrissaitCe très féminin bosselage,Fanfreluchait de mousse‖ un joli coquillage,De myrrhe exaltait le gousset.
Je reniflais aux courtes‖ manches de l’étéLe fil emmêlé des aisselles ;Et j’épiais la jupe‖ aux hautes balancellesD’où béait sa féminité.
Mon rêve demandait‖ aux nattes d’un noir bleuQuelque image du tabernacle,Où frise un crin d’agneau,‖ dont l’attouchement racleL’éréthisme des chairs en feu.
Par baisers décochés‖ sur ses dents closes, j’eusLes siens qui ne savaient répondre.Mais l’imparfait contact‖ dont je me sentais fondrePrélibait son baume et son jus.
Ma jeunesse barbare‖ oubliait son destinDe servir Mercure ou Minerve,Tantale du poison‖ âcre et doux, dont s’énerveLa soif, au flot proche et lointain.
O bucher de la Longue‖ Attente ! O noir ruisseauDes désirs qui coulent en lave !Bonds cruels du marteau‖ sur le cœur de l’esclave !Et grésillement sous le sceau !
Ce long souci qui des‖ chairs d’ambre m’a fait serfAux brunes chaudes me consacre,Aux yeux d’or que traverse‖ un reflet de massacre,Quand le spasme tire le nerf.
Enfin elle mûrit :‖ je conquis des chemins,Dont mes doigts étaient les couleuvres.Mais la chambre secrète‖ étant close au grand œuvre,La clef en brûlait dans mes mains.
— Non ! dit la bouche, mais‖ dans les yeux confesseursLa chair défaille et s’humilie,Le jeune sein captif‖ se débat en folie,Chevreuil lié par les chasseurs.
C’est dans une île de‖ roseaux, de prés herbus,Sous un vieux saule solitaire,Qu’un jour elle m’ouvrit‖ le délicat mystère,Versa la tête, et je la bus.
Cette heure-là, depuis,‖ ne meurt plus. Ce raisin,J’en suce encor la grappe bleue ;Ces œillets vers mes dents‖ se haussent sur leur queue ;Priape les cueille, et me ceint,
Quand au giron,‖ immaculé‖ comme jadis,Dont Sarah fait Agar jalouse,En son dixième lustre,‖ à longs traits, je l’épouseParmi ses genoux arrondis.
Vos belles comparez ! Conferte puellas !Tel Paris morgua deux déesses,Quand Vénus éteignit‖ d’un remûment de fessesMadame Jupin et Pallas ;
Tel Maynard, pour donner‖ à la mienne le prix,Infidèle à sa belle Vieille,De sa stance eût tiré‖ la couronne vermeilleDédiée à des cheveux gris.
Car l’âge a respecté‖ les siens ; de nul fanonIl n’injurie un cou d’ivoire,Ni ses pommes d’amour‖ qu’à peine il mue en poires,Ni ses bras dignes de Junon.
Et le plaisir ramène‖ en ses yeux d’aujourd’huiLe trouble émouvant de la gosseDont la chair est choyée‖ avant l’âge des noces,Qui mord et repousse le fruit.
Noces tardives ! qui‖ pendant les plus beaux joursLaissent la jeune chair en friche !Aimer, c’est vivre, et dans‖ la saison la plus richeL’état de grâce, c’est l’amour.
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abba)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (40 de 8, 40 de 12)· profil 8, 6=6
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a seins / dessin masculine, non classiqueb encore / éclore féminine, classiquea coq / choc masculine, classiqueb lame / femme féminine, classiquea blond / violon masculine, non classiqueb ariettes / Juliette féminine, non classiquea pétrissait / gousset masculine, classiqueb bosselage / coquillage féminine, classiquea l’été / féminité masculine, classiqueb aisselles / balancelles féminine, classiquea bleu / feu masculine, classiqueb tabernacle / racle féminine, classiquea j’eus / jus masculine, classiqueb répondre / fondre féminine, classiquea destin / lointain masculine, classiqueb Minerve / s’énerve féminine, classiquea ruisseau / sceau masculine, classiqueb lave / l’esclave féminine, classiquea serf / nerf masculine, classiqueb consacre / massacre féminine, classiquea chemins / mains masculine, classiqueb couleuvres / œuvre féminine, non classiquea confesseurs / chasseurs masculine, classiqueb s’humilie / folie féminine, classiquea herbus / bus masculine, classiqueb solitaire / mystère féminine, classiquea raisin / ceint masculine, non classiqueb bleue / queue féminine, classiquea jadis / arrondis masculine, classiqueb jalouse / l’épouse féminine, classiquea puellas / Pallas masculine, classiqueb déesses / fesses féminine, classiquea prix / gris masculine, classiqueb Vieille / vermeille féminine, classiquea fanon / Junon masculine, classiqueb d’ivoire / poires féminine, non classiquea d’aujourd’hui / fruit masculine, non classiqueb gosse / noces féminine, non classiquea jours / l’amour masculine, non classiqueb friche / riche féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 1.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Bourdeau des neuf pucelles, CAUDÉRAN-BORDEAUX, ÉDITIONS DES CAHIERS LITTÉRAIRES, 1923· numérisation Project Gutenberg· Sources