Le Bourdeau des neuf pucelles, 1912· Erato
Ma Voisine
Quand le jour a brûlé‖ sa chair grassette et blonde,— Poreuse alcarazas‖ dont sue en perles l’onde,Pulpe que la brunette‖ a d’un grain plus serré, —A sa fenêtre ma‖ voisine au chef doré,Se fiant au feuillage,‖ à la nuit ingénue,Apparaît languissante,‖ et luit pâlement, nue.
Nue ! elle ne sait pas‖ la brèche en ses tilleuls,Et qu’aux poètes comme‖ aux derniers faunes, seuls,Les dieux livrent encor‖ la blanche proie hellène,Nymphe des monts ou de‖ la mer à Mytilène ;Que du jardin nocturne‖ et de lune trempéIls nous font ou l’Hymette‖ ou le val de Tempé ;Car les yeux bleus du rêve‖ ont des vertus secrètesQue la Beauté convie‖ à ses plus belles fêtes.
De qui viens-tu parler,‖ jeune femme à la nuit ?De l’amant qui te lasse‖ ou de cil qui te fuit ?Sur cette rose est-ce une‖ bouche que tu baises ?Qui mieux, sous l’éventail‖ de ces branches, s’apaiseDe ton cœur frémissant‖ ou de ta gorge en feu ?Adieu léger, regret‖ moqueur, pudique aveu,Que murmure ta lèvre‖ à l’ombre confidente ?L’abîme de la rue‖ et la feuille abondanteSéparent à jamais‖ nos bras et nos destins ;Ma main seule t’envie‖ à mes yeux clandestins.D’Amour, jeune ruffian‖ qui bat des cartes fausses,Peu me chault ; seul dénoue‖ encor mon haut-de-chausses,Seul débouche pour moi‖ de magiques flacons,Le Plaisir, sûr valet,‖ qui garnit les balcons…
Il m’a de toi donné‖ la part la plus suave :Voir, c’est avoir un peu,‖ jouir, sans être esclave.
Et voici que tes bras‖ levés font sur ton dosDe ta nuque crouler‖ les fluides fardeaux,Que ton aisselle luit‖ d’une touffe de plume.Mon nez bat ; dans le vent‖ illusoire je humeEn des moiteurs de blonde‖ un âcre sauvagin.De tes feminités‖ et de leur doux engin,Puisqu’une rampe me‖ coupe ton ventre au cintre,Mon vers chaste et déçu‖ ne peut être le peintre.A ta vaste toison —‖ cette charge de bléSur ton dos — ne s’oppose‖ un crin plus crespelé.Je perds aussi tes longues‖ jambes et leur lustre,Vague blancheur‖ entre les galbes‖ des balustres.
O toi que je n’aurai‖ jamais, ô toi qui m’eus,En désarmant de leur‖ acier mes yeux émus,Reprends tes chastes lins‖ et regagne ta couche,Maintenant que, cabré‖ de volupté farouche,Dans une odeur‖ de toile chaude‖ et de couvainJe cours charger un flanc‖ que raie un noir ravin.C’est la brunette au grain‖ plus serré, c’est l’épouse.
Quand mon baiser‖ la brûlera‖ de sa ventouse,Si t’arrivent là-bas‖ des gémissements longs,Crois qu’un rauque bonheur‖ déchire deux coulombs ;Et ne jalouse pont‖ celle dont l’habitudeRavie, et s’étonnant‖ de mon élan plus rude,Ne saura pas, mêlée‖ au corps de son mari,Qu’une adultère ardeur‖ la foule et la tarit,Que sa dévotion‖ conjugale et câlineSert de traîtres désirs‖ comme une Messaline.
Mais je te dédierai‖ la fougue où je connusSur la brune Pallas‖ une claire Vénus.Et toi-même vas-tu,‖ te coulant sous tes toiles,Réveiller un amant‖ remué jusqu’aux moellesPar ta jambe gélive‖ et ton odeur d’été,Et ces jumeaux compacts‖ de ta rotondité ?
Peut-être projetant‖ ma luxure lointaineT’ai-je touché le sein‖ d’une invisible antenne ;Et ton maître, étonné‖ de tes jeux assouplisAux rites qu’il n’osait‖ enseigner à tes lits,Va, dans la bouche et dans‖ la conque autrefois prompteAux refus, retrouver‖ deux esclaves sans honte.
Puisqu’Eros doit demain‖ t’asservir, aujourd’huiNe crains pas un peu de‖ bassesse devant lui.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 36((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6=6
- Strophes
- 10 distiques
- Mots à la rime
- a blonde / l’onde féminine, classiqueb serré / doré masculine, classiquea ingénue / nue féminine, classiqueb tilleuls / seuls masculine, classiquea hellène / Mytilène féminine, classiqueb trempé / Tempé masculine, classiquea secrètes / fêtes féminine, classiqueb nuit / fuit masculine, classiquea baises / s’apaise féminine, non classiqueb feu / aveu masculine, classiquea confidente / abondante féminine, classiqueb destins / clandestins masculine, classiquea fausses / haut-de-chausses féminine, classiqueb flacons / balcons masculine, classiquea suave / esclave féminine, classiqueb dos / fardeaux masculine, classiquea plume / hume féminine, classiqueb sauvagin / engin masculine, classiquea cintre / peintre féminine, classiqueb blé / crespelé masculine, classiquea lustre / balustres féminine, non classiqueb m’eus / émus masculine, classiquea couche / farouche féminine, classiqueb couvain / ravin masculine, classiquea l’épouse / ventouse féminine, classiqueb longs / coulombs masculine, classiquea l’habitude / rude féminine, classiqueb mari / tarit masculine, non classiquea câline / Messaline féminine, classiqueb connus / Vénus masculine, classiquea toiles / moelles féminine, classiqueb d’été / rotondité masculine, classiquea lointaine / antenne féminine, classiqueb assouplis / lits masculine, classiquea prompte / honte féminine, classiqueb aujourd’hui / lui masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Bourdeau des neuf pucelles, CAUDÉRAN-BORDEAUX, ÉDITIONS DES CAHIERS LITTÉRAIRES, 1923· numérisation Project Gutenberg· Sources