Fables de Florian, 1793· Livre premier
FABLE XVI. Le Chat et la Lunette
Un chat sauvage et grand chasseurS’établit, pour faire bombance,Dans le parc d’un jeune seigneurOù lapins et perdrix‖ étaient en abondance.Là ce nouveau Nembrod,‖ la nuit comme le jour,A la course, à l’affût,‖ également habile,Poursuivait, attendait,‖ immolait tour-à-tourEt quadrupède et volatile.Les gardes épiaient‖ l’insolent braconnier ;Mais, dans le fort du bois‖ caché près d’un terrier,Le drôle trompait leur adresse.Cependant il craignait‖ d’être pris à la fin,Et se plaignait que la vieillesseLui rendît l’œil moins sûr, moins fin.Ce penser lui causait‖ souvent de la tristesse ;Lorsqu’un jour il rencontre‖ un petit tuyau noirGarni par ses deux bouts‖ de deux glaces bien nettes :C’était une de ces lunettesFaites pour l’opéra,‖ que par hasard, un soir,Le maître avait perdue‖ en ce lieu solitaire.Le chat d’abord la considère,La touche de sa griffe,‖ et de l’extrémitéLa fait à petits coups‖ rouler sur le côté,Court après, s’en saisit,‖ l’agite, la remue,Étonné que rien n’en sortît.Il s’avise à la fin‖ d’appliquer à sa vueLe verre d’un des bouts,‖ c’était le plus petit.Alors il apperçoit‖ sous la verte coudretteUn lapin que ses yeux‖ tout seuls ne voyaient pas.Ah ! quel trésor ! dit-il‖ en serrant sa lunette,Et courant au lapin‖ qu’il croit à quatre pas.Mais il entend du bruit ;‖ il reprend sa machine,S’en sert par l’autre bout,‖ et voit dans le lointainLe garde qui vers lui chemine.Pressé par la peur, par la faim,Il reste un moment incertain,Hésite, réfléchit,‖ puis de nouveau regarde :Mais toujours le gros bout‖ lui montre loin le garde,Et le petit tout près‖ lui fait voir le lapin.Croyant avoir le temps,‖ il va manger la bête ;Le garde est à vingt pas‖ qui vous l’ajuste au front,Lui met deux balles dans la tête,Et de sa peau fait un manchon.
Chacun de nous a sa lunette,Qu’il retourne suivant l’objet :On voit là-bas ce qui déplaît,On voit ici ce qu’on souhaite.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 6[abab] 3[aa] 1[ababa] 3[abba]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (28 de 12, 19 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a chasseur / seigneur masculine, classiqueb bombance / abondance féminine, classiquea jour / tour-à-tour masculine, classiqueb habile / volatile féminine, classiquea braconnier / terrier masculine, classiquea adresse / vieillesse / tristesse féminine, classiqueb fin masculine, classiquea noir / soir masculine, classiqueb nettes / lunettes féminine, classiquea solitaire / considère féminine, classiquea l’extrémité / côté masculine, classiquea remue / vue féminine, classiqueb sortît / petit masculine, classiquea coudrette / lunette féminine, classiqueb pas masculine, classiquea machine / chemine féminine, classiqueb lointain / faim masculine, classiquea incertain / lapin masculine, classiqueb regarde / garde féminine, classiquea bête / tête féminine, classiqueb front / manchon masculine, classiquea lunette / souhaite féminine, non classiqueb l’objet / déplaît masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
47 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Fables de Florian, Paris, LA LIBRAIRIE ÉCONOMIQUE, 1800-1801· numérisation Project Gutenberg· Sources