Allusions, 1929
I. « L’anneau d’or par ton doigt sur ta lèvre dressé »
L’anneau d’or par ton doigt sur ta lèvre dressé,As-tu scellé d’oubli l’ombre de ce passéDont s’enroulait naguère aux plis de ta mémoireDans le remous des nuits le deuil incantatoire ?
Vois. Je cède, et veux boire à la coupe de feu,Si tu sais abolir d’un geste tel l’aveuDe l’essor ancien par qui pourtant nous fûmesPour le vertige ailé de transparentes plumesUn même bloc d’espoirs, d’ardeurs et de frissons.Mais à présent, c’est ton vouloir, disparaissonsDans l’immuable abîme et la ténèbre inerte.Déjà par ce regard glacé qui déconcerte,Acier courbe fauchant d’un sifflement soudainLe pâle éclat des grandes fleurs de mon jardinDont la splendeur à ta seule grâce était due,Tu répands le silence en la morne étendueQuand tu passes hagarde et sous des voiles noirs,O fantôme étincelant jadis dans nos soirsHarmonieux, parmi la joie et les prestiges.Mais tu cueillais de ta main preste sur les tigesLe baiser frémissant des corolles.Tes pasAlors, au crépuscule où tu m’enveloppasDu tourbillonnement roux de ta chevelure,M’ont enseigné le rythme prompt de leur allure.Tu t’avançais. Éclos de ton souffle légerJe regardais l’essaim des songes voltigerEntre tes yeux de fête et tes fiévreuses lèvres :Ils bourdonnaient, ces fruits d’extase ! Et tu me sèvresDu pourpre irradiement dissous en leur saveur !Ne te souvient-il plus, Déesse ! du buveurÉperdument tendu par l’ivresse faroucheVers les cieux suscités se pâmant sur ta bouche ?Méprisante, tes yeux se détournent. PourquoiNe m’as-tu pas sacré d’irrésistible émoiDans cet arôme né de l’âme des corolles ?Vers l’azur où, ployant tes ailes, tu t’isolesMuette et toute droite au vent nu des sommets,Tu ne berceras plus de tes bras désormais |Que le sommeil troublant et menteur d’un visageIllusoire, qu’un rêve agite ou qu’il soulageSelon qu’en son élan d’orgueil lucide et froidIl expire à tes pieds, se relève ou s’accroît.
Puis l’aube révélant, sous sa clarté de nacre,Au désert sans frisson d’un vide simulacreSculpté par le nuage en d’irréels contours,Le prodige de ces palais et de ces toursQui par l’astre brûlés s’écroulent en décombresFurtifs et confondus au glissement des ombres,Hélas, ce haut mirage en l’abîme abattu,Le destin l’a dicté, t’y résigneras-tu ?
51 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Allusions, Paris, Librairie de France, 1929· Sources