Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Choix de poèmes, 1950· Poèmes inédits

A l’aube de la vieillesse

André Fontainas· 45 vers

Toute la vie est dans l’étude et dans l’effort ;Vais-je me plaindre si je succombe à la tâche ?J’admire, j’aime, j’ai chanté : n’est-ce mon sort,Tout mon destin ? — Mais je suis las, je me sens lâche ;

Je ne puis aujourd’hui ce que je pouvais hier,Et j’entends bien des voix familières me dire :« Tu montes chaque jour un peu plus haut, sois fier !Ton âme est sur la cime, et l’amour seul t’inspire. »

Tel le soleil, brûlait à mes yeux l’ostensoirSacré, l’universel désir gonflait mon torseD’élans qui m’exaltaient. Ne voulant pas déchoir,J’ai pu me surpasser… Je n’en ai plus la force,

Amis, je n’en ai plus la force ! Quel essorFrénétique dans l’envergure de ses ailesBondirait, qui m’entraîne où rayonne un trésorDe joie, ou la splendeur des choses éternelles ?

Ma foi résiste, intacte, et je me reconnaisArdent au fond du cœur et semblable à moi-même ;Mais, stérile ferveur si je m’y obstinais,Irai-je m’attendrir sur moi, parce qu’on m’aime ?

L’aube s’est effacée aux matins baptismauxQui sacrent l’horizon de leur clarté future ;L’heure m’appesantit, mon corps fléchit aux mauxDont l’assaut sans répit âprement le torture.

Je contemple, et j’envie au faîte où tu grimpas,O ma vigueur d’antan, le soleil qui ruisselle ;Tente, Esprit ! de planer là-haut : tu n’atteins pasLe plus humble plateau que frôle une étincelle.

Tu trembles en marchant, rien ne t’affranchit plus,Pauvre pensée obtuse, hésitante, asservie,Des tourments endurés par mes membres perclus,Mais, du moins, divinise, aime, adore la vie !

Puisque la vie est dans l’étude et dans l’effort,Résigne-toi, respire-la comme une rose ;Gagne, esquif préservé dans l’ouragan, le port ;Soumis, cède au repos que l’âge enfin t’impose.

Et je me tais. Vous qui m’aimez, comprenez-moi,Mes frères ! Et cessez désormais de me direCes paroles de flamme attisant mon émoiQui m’ont séduit, et m’ont fait croire, en plein délire,

Que jeune je l’étais toujours ! — Souvent ma voixAux vôtres se mêlait, d’amour mal assouvie ;Ma vieillesse oubliée et mes chants d’autrefoisMe leurraient…— Mais que sainte et que belle est la vie

Mars 1941.

45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Choix de poèmes, Paris, 1950· numérisation gallica.bnf.fr· Sources