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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Choix de poèmes, 1950· Poèmes inédits

Hymne du souvenir

André Fontainas· 66 vers

À la mémoire vénérée de Louise et Armand Roland-Brohée.

Je veux vivre. Je dis : je veux ! Suis-je le maître ?Non ! Mais j’aimerais vivre, aimer, chanter, connaîtreAussi longtemps que je vivrai, ne pas déchoir,Ne pas être foulé par l’âge en son pressoirImpitoyable. Peu m’afflige et me consternePeu la débilité d’un vieillard à l’œil terne,Aux doigts gonflés et gourds, si l’esprit reste fort,S’il ne chancelle pas aux rudesses du sort,S’il domine sur la matière, s’il parsèmeD’orients vers les cieux jaillis clairs le poèmeDe son amour, de ses extases, de sa foi,Si ce qui fut, si ce qui vibre et fait l’émoiPlus qu’humain et bientôt divin, où se refonde,Se dégage un reflet authentique du monde,Faible écho de son rythme, éclair de sa beauté,Ne s’éteint pas en lui, ne s’est pas attristéD’un brouillard de regrets et de soucis funèbresSi le cerveau n’a pas sombré dans les ténèbresD’un engourdissement fatal et de l’oubli,Si rien dans son élan rompu n’est aviliQui laisse au corps vidé quand l’âme le déserte,Cette horreur du néant, la conscience inerte.

Indolemment, sans m’y leurrer, à mon insu,Dès l’enfance j’avais rêvé, j’avais perçu,Ourdie aux fils teintés de nuances d’aurore,Ma destinée où tant de joie allait éclore,Jardin fleuri, fervent de zéphyrs, sans hiver,Empli de chants d’oiseaux et proche de la mer.Souvent à pas furtifs des formes élancéesSe glissant hors des bois, animant mes penséesPeuplaient de visions le silence des nuits.Je m’avançais. Alors les fantômes enfuisS’enfouissaient aux flots en poussières d’écume,Frissons de feux épars sursautant dans la brumeDe la houle dont nul embrun ne peut ternirCe ferment fourmillant d’astres, le Souvenir !

Souvenir, Sylphe aérien, tu me harcèlesDe flèches d’or ! Parais ! Ouvre sur moi tes ailes,Plane, viens renflammer et renforcer l’ardeurQue tu répands quand tu surgis, parmi l’odeurDe ce brasier, et qu’un parfum d’électuaireSacre, l’enveloppant de flamme, un sanctuaireOù renaît, sans l’apprêt menteur de gestes vains,L’âme des visages aimés, vrais et divins !Je me sens allégé, grandi, du sortilègeDe leur présence qui me guide et me protègePartout où je prétends marcher. Leur doux conseilDénonce les périls sournois, sonne un éveilPrintanier, chaque matin, à la conscienceCimée enfin d’une aube fraîche qui nuanceLes scintillations secrètes de leurs voix.Visages attentifs, souriants, autrefoisComme à présent, vos yeux m’étourdissent de gloire,Ivre de mon bonheur, s’ils m’obligent à croireQue sourdaient mes désirs d’un songe qui leur plût.Ah ! Souvenir, Sylphe léger, aux sons d’un luthQui module, mystérieux, au gré des brisesSéraphiques, sous le soleil, tes ailes prisesAu souple tourbillon d’un vertige inconnuTe portent vers l’azur où t’atteint, ample et nu,Le vif essor d’un être élu qui coïncideA ton essor, et, Sylphe enlaçant la Sylphide,Lui fait, fière Alcyone offerte à l’Alcyon,Joindre au pur Souvenir l’ImaginationDe qui l’envol harmonieux te transfigureAux accords frémissants de leur double envergure.

66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Choix de poèmes, Paris, 1950· numérisation gallica.bnf.fr· Sources