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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Crépuscules, 1897· L’eau du fleuve 1896

La fin du fleuve

André Fontainas· 68 vers

Nul souvenir des îles blondes ne persisteEn l’eau morose qui fuit la ville et les toitsS’y reflétant parmi des soleils d’améthysteAux soirs des miroirs d’autrefois ;

Elle ne roule qu’en vagues lourdes et tristes,Haineuse des fêtes d’aurore et des lumières :Toujours plus lourde, et plus morose et triste, versDe sombres tournants d’angoisses et de cendres,L’eau s’est enflée de telles bourbesEt teinte de telles cendresQu’elle s’alentit de courbe en courbeA ne plus, mourante, s’étendreQu’en marais vague entre deux rives malsaines ;Là soufflent empestées les haleinesQui retombent, froides bruinesSous le vent âpre, des cheminées d’usines.

Et sur la rive, au fond des soirs,Bâtiments bas de briques sales et noires,C’est un fracas sans fin de marteaux et d’enclumes ;Des chocs de pilons qui s’abattent sur du fer,Éclaboussent les brumesD’une lueur sinistre d’enferEt de flammes qui y rôdentEn éclairs prompts, et corrodentL’air lourd du tranchant net de leur odeur cuivrée.

Là, suant des cheveux au torse,Peinent sous les laves que crachent des brasiers, .Parmi la gerbe verte où luit l’acide acier,Des fantômes — sont-ce des hommes ? —Les bras toujours tendus en un geste de force.O ces géhennes,Et les labeurs de l’aube au soirOù l’homme s’acharne à sa peineEt gagne à ne pas vivre un pain sordide et noir !

Ces géhennesOù nul n’exulte que le feu tordant du fer,Le feu qui convie à sa joieLes métaux tristes qui s’y trempent et la chairDes esclaves qu’il guette et qu’il broie !

Et toujours mat de poix maussade et de brouillardsLe fleuve sous la poussière s’immobilise,Opaque croûte ne roulant nul reflet,Où se crispe hargneux parmi la torpeur griseEt dolente des longs brouillardsUn saule pâle au bord du fleuve.Et tel, nocturne et lourd de ses fanges velues,En dépit des courants et des reflux,Le fleuve jaune sans flots s’étaleInfiniment vers la mer occidentale,Sous le ciel bas où les fumées fondent, nuages,Leurs volutes en des menaces obstinées,Le long des forges d’un rivageFroid, sinistre, plat et monotone.

Parfois la nuit s’étonne,Aux feux qui se brisent sur les eaux,Du silence d’un navire qui y glisse ;Et vers la mer occidentaleLe fleuve jaune sans fin s’étaleJusqu’où soudain, impétueuses, bruissentLes grandes eaux raidies en rumeurs ! les flotsDe toute la mer, dont la houle refouleAux rivages d’estuaires la torpeur lourdeDu fleuve et tout son bitume et ses bourbes ;Et là, en assauts brusques, la houleS’acharne de son flux vorace sur le fleuveQui disparaît parmi la mer.

O mer,O rives d’autrefois, et tout le fleuve !

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources