Crépuscules, 1897· L’eau du fleuve 1896
Reflets
A A.-Ferdinand Herold.
Des nuées s’appesantissent sur les eaux.
Reflets d’argile ou de marbre, les eauxJouent et plongent, courent et tombent, le fleuveS’élargit en frissons qui brisent vers les rives,Cris vifs aux sauts brusques d’oiseauxDont les lames hésitantes s’émeuvent,Des sanglots ou des caresses furtives.
Le fleuveN’est pas d’une eau unie : il s’y mêleTant de métaux et de joyaux à l’épaisseurDes étoffes de soie et de salin en elleQu’elle ouvre au rêve en quête d’elleUn vantail neuf d’extase et d’éperdue douceur :Qui donc n’a vu des yeux du rêveLéthargique s’épandre et se pâmer aux grèvesEt se tordre, boucles blondesQue surchargent les pierreries,La chevelure douloureuse de l’onde ?
Tant de nuées s’appesantissent sur les eaux.
Des lèvres pâles s’entr’ouvrent et rient, ;Diamants d’amour, aux crêtes des vagues ;Des doigts où scintillent des baguesConvient à toutes les féeriesDe grottes au fond de l’eau,Parmi ‘’étreinte des naïades et des nixes.
Les nuées appesanties sur les eaux,Fleuve parfois de quartz, de sardoine et d’onyx,Se figent, sombres gels, en dallages si roidesQue l’on rêve y marcher par les terrasses froidesD’anciennes demeures somptueuses de roisDès longtemps morts parmi l’effroiDe leurs palais gigantesques et froids.Les nuées seraient pesantes sur les eauxSi le vent turbulent qui bouscule et soulèveLes vagues s’emmêlant à du rêveNe prolongeait par des jeux brusques les refletsCapricieux et divers,Et n’effaçait par des ruses éphémèresLes carrefours d’ombres et de lumièresQue les nuées dessinaient sur les eaux,
41 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources