Crépuscules, 1897· Idylles et élégies 1895-1896
Septembre
Lorsque tu l’en revins des pays magnifiquesDe fruits étranges, de fleurs et de parfums,Je me souviens, tu égrenais l’un après l’unTes souvenirs comme les perles d’un collier.
Tu disais cet avril ardent que lu connusEn les terres d’extase inoubliée,Au bord des mers heureuses, le long des grèves,Et le soleil en cataracte aux sables nus,Et les vallées et les forêts, et tous tes rêvesParmi les parfums et les fleursSous l’azur délicat du ciel mélodieux !Et l’air libre ! l’air libreDe la nuit épanouie,Corolle calme et fraîche aux caresses des vagues.O tout l’avril épanouiDes corolles où l’azur vibreLà-bas d’où tu t’en vins vers nos plages d’ennui.
Et tu disais encore que plus loin vers le nordTu avais vu les landes sans joie et sans vie,Les sites de glace morose, monotones, sans vieOù siège froide en un manteau d’argent livide, la Mort,Taciturne et sinistre, la Mort,La Mort, impératrice impassible !
Et de tous les effrois de ces landes glacéesComme aussi des joies des avrils parfumés,O bien-aimée !Tu L’en revins vers nous qui sommes aujourd’huiCe qu’autrefois nous fûmes,Les indolents qui languissons d’ennuiDe l’aube pâle aux crépuscules de brumes.Tu t’en revins vers nousOublieuse pour nous que les printemps sont douxLà-bas en l’avril éblouiEt que plus loin vers le nord et les glaces l’hiverMiroite d’astres en la démence des neigesEt que sont des sortilègesMiraculeux et infinisLe printemps délirant et l’azur de l’hiver.
Mais tu revins vers nous,Rieuse toujours et belle année !Nous t’offrirons des fruits, des fleurs d’aromes doux,Avant que la saison soit fanée.Viens au jardin, et tu verras les pommesQui déjà se forment aux rameaux des pommiers,Et nous remplirons tes paniersDe grappes mères choisies aux pampres,De raisins chers, gouttes lumineuses de marbre,Scintillements d’or juteux et d’ambre !Et sous les frondaisons rousses des arbresNous cueillerons aux prés humides de septembreLe colchique aux nuances tendresComme le temps et comme nos âmes.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Crépuscules, Paris, Société du Mercure de France, 1897· Sources