L’appel a la déesse, 1942· Poèmes
Le bonheur
à Jean Pourtal de Ladevèze.
Un songe, disais-tu, rien qu’un songe ; des nuitsSans merveilles, des jours sans prestiges, détruitsEt reconstruits selon qu’une brise au feuillageFrémit, s’enfle, s’apaise au soir, ou se propageSous l’unanime paix dont ruisselle midi.Mais peut-être en l’air sourd guette un Faune engourdiPar l’extase, et qui sache allumer aux ramuresUne joie en éclairs”"éparse et les murmuresDe sources et d’oiseaux qu’élance vers les cieuxL’enthousiaste ardeur d’un cœur silencieux.Ils se sent embrasé de rêve et d’harmonie ;Il est l’aurore, il est la flamme ; il communieAvec tout ce qui passe et chante, avec l’Amour.Il se dresse. Il hésite et revient, tresse autourDe la fuite d’une Heure frêle la guirlandeVaporeuse de fleurs flexibles qui s’épandeA ses pieds, s’efforçant d’entraver de nœuds douxEt très souples l’élan ailé de ses genouxEt d’immobiliser leur danse et leur lumière :— « Arrête-toi. Suspends ta course coutumière.Tu t’envoles ! Les dieux te pressent, sans répit… »Le Faune, déçu, las, dans l’ombre se tapit,Ferme les yeux, renonce à ses désirs, et plongeAux eaux mornes de sa stupeur : était-ce un songeOu non — affolement des sens ! — cette clarté ?
Le temps s’écoule. Il se réveille, et, tourmentéPar la sève qui s’enfle en ses veines, redresse ;Le torse, ouvre les bras à la fausse caresseDes feuilles et du vent qu’il frôle et qu’il poursuit.Elle est là, l’Amoureuse ! Il la voit ; elle fuitEt danse, — Aucun regard vers lui qui l’idolâtre,— « Je te maîtriserai, Nymphe ardente et folâtre,Enfant rieuse et grave, experte aux trahisons ! »Hélas, mêmes transports, mêmes jeux. Les saisons,L’Heure, l’une après l’une, à jamais sont passées.N’est-ce qu’un songe, un bref frisson dans nos pensées,Rien de plus, cette écume, un souffle, rien de plus ?
Mais, alerte ! la lune anime le talus.Regarde, espère, sors de la fosse où tu sombres,Échappe aux ossements sans fièvre, aux vains décombres,Aux hontes de l’oubli hanté par le néant.Un fil d’azur a lui sur l’abîme béant :Faune, renais à ton destin, aime, désire !L’Heure, une vision enchantée, un sourireQui s’offre, la promesse en fête, juin en fleurs,Cet éblouissement sensuel des couleursMouvantes, les eaux vivaces, les fruits, les herbes,Et de pleines moissons, des corbeilles, des gerbesD’épis et l’or juteux des grappes, un sein nuParmi les lys teintés de rose, l’ingénuRire qui glisse, heureux, des yeux au coin des lèvresDans la pénombre.. Et tu bondis, et tu t’enfièvres,O vertige, à parfums, neuves délices ! RienQui ne cède, rien qui d’un souffle aérienNe te saisisse, et ton étreinte tient un monde,Âme et chair, fusion absolue et profonde,Don de soi, fol échange, appétits, pourpre, orgueil !O Faune, tout aimer, être aimé ! Nul écueil,Nul naufrage. La mer à l’infini, des voiles,La splendeur impalpable et fixe des étoiles.Souviens-toi, Faune ; sois fidèle, avec ferveur,A tes songes. Et vis pensif.Tel le Bonheur.
63 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après L’appel a la déesse, Paris, F. Sant’Andrea, éditeur, 1942· numérisation opac.kbr.be· Sources