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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La Halte sous les hêtres, 1908· Les ombres

XIX. Reflets d’une eau lisse

A GÉRARD D’HOUVILLE

André Fontainas· 141 vers

Scilicet immemores supera ut convexa revisant
Rursus et incipiant in corpora velle reverti.VIRGILE.

Lassitude, vertige où s’engouffrent nos courses !Sous la hêtraie, autour de moi, le feu des sources,Nymphes ! jaillit avec vos rires. — M’approcher,Je n’ose plus. — Pourtant, par les nœuds du rocherJe bondissais, sursauts fougueux, promptes descentes,Et parfois m’abreuvant aux ondes surgissantes,Quand de mes yeux et de mes lèvres, sans choisir,Au gré des heures, m’entraînait l’âpre désirD’un souffle pur entre vos bras. O chère joie,Selon que sur vos fronts un poudroiement rougeoieEt brûle, je humais l’or pâle des cheveux ;Je m’assouvis dans cette étreinte, et, si tu veux,Ma seule Élue ! en toi je boirai la suprêmeScintillation des astres dont se parsèmeMême un ciel moins obscur où l’aurore apparaît.

Nonchalance d’une âme frêle au flux secretDe jeux hardis et de détentes, l’agonieDe mon songe par trop de fièvre se dénieA la molle langueur du délice oublieux.Déjà la brise se dissout en mille lieuxD’extase sur le lac sans rêve dont l’eau lisseÉmeut de ses reflets le triste abîme où glisseUne suavité de sommeil transparent.J’y respire un zéphir plus souple qu’un torrentDe fleurs, et les pétales trempés dans l’aromeDe l’air vierge bientôt me bercent au royaumeDe longue lassitude où m’enferme l’amour.Sous ses plis le silence isolant, alentour,L’effarante beauté dont meurt chaque visageAbsorbe dans l’exil l’ombre encor qui présageL’égal effacement des prestiges de nuit.Hors la brume massive où se fond le circuitJadis vivace et lumineux de vos présencesEt les ténèbres aveuglant aux hêtres densesLa douce exhalaison des caresses du ciel,Plus rien ne reste. Meurs en moi, meurs, partielBonheur, tourment déçu. Nulle pitié n’est sûre :O mon âme, succombe à ta lourde blessure !

Soudain dans la vallée un frisson d’aile a lui.De ces matins sans grâce au désert naît celuiPeut-être que ton cœur pleurait, et qu’il réclameEt qu’il sent, immobile essor, avec la flammeSourdre, naïf, à l’horizon plein de clarté.Des ramages d’oiseaux légers ont éclaté,Et que de papillons palpitent sur la plaine !Je flaire une subtile odeur de marjolaineAu brusque frôlement dont mes nerfs ont frémi.Je te vois, les seins nus, t’épanouir parmiLe bruissant réveil des nymphes fugitives.Remords toujours rompus, ruses, alternativesCruelles pour l’esprit souvent las, mais têtu,Tes yeux me riront-ils, ou me déjoueras-tu ?

Tu te dresses au fond du lac où te modèle,Triomphe trop furtif, une haleine infidèleQui passe en se jouant et s’efface en l’azurDe mystère tendu désormais comme un murImpénétrable aux traits de mon impatience.O brève illusion, quel succès te fianceAu bonheur tant cherché dont m’asservit l’espoir ?

N’ouvre plus au printemps tes promesses, miroir !La morne effeuillaison de corolles écloses,Délire de splendeur dont si tôt tu m’imposesLe goût de cendre et le mépris, car nul orgueilNaufragé ne surnage aux brisants de l’écueil,N’irrite plus l’émoi des ferveurs en démence.Je sais que l’éternel mensonge recommencePartout son même effort et son même abandon.Terrain aride. Rien n’y croît, que le chardonDes dunes, que l’ortie inerte. L’âme est morte.Si par les bois le jour grandit, il ne m’apporte,A moi qu’imbibe d’amertume la douleur,Aucun confort de joie, aucun frisson de fleur,Ni le souhait, comme jadis, d’ardentes courses,Fête et rumeur. Je n’entends plus l’appel des sources,Je n’entends plus l’appel des sources. J’ai surprisDes rieuses parmi leurs murmures les crisMal étouffés, et tout un effroi qui s’ignoreDans les ruissellements de leur gaîté sonore.

Une immense accalmie emplit d’aise mon corps.Ah, quel déroulement d’ineffables accordsMe lie à l’apaisante croissance d’un charmeInattendu ! Je n’ai plus de fièvre ou d’alarmeQue par lueurs d’oubli troublant ma guérison.Elles cèdent. Et je m’immole. Et du gazonUne tiède torpeur me gagne, s’insinue,Heureuse effusion de douceur continue,Par cette plénitude en mon délaissement.Pénombre d’un feuillage immuable, clémentClimat, saison au loin sans mélange et déserte,Pas une voix, pas un vestige, nulle alerte,Parfum de fête, ombre d’ombelle ou de glaïeul,Rien qui s’émeuve dans ce monde où je suis seul.Dieux ! que cette douceur coule ainsi, m’envahisse,M’enveloppe, à la fois la sève et le calice,Et qu’elle m’assimile à soi, cette douceur !Je m’immole, je suis soumis au temps berceur,Il m’embrasse dans ses blandices, et j’oublieMes futiles détours de force ou de folieQuand m’égarait l’élan des neuves passions.Le leurre, la rapine et les incursions,Le caprice effréné d’attirances grossières,Des ans que j’ai vécus indociles poussières,Que s’en perde au néant l’amas tumultueux !Arrière, jours mauvais ! Les yeux fixés sur euxIrai-je renflouer vers l’indice d’un phareAu fanal mort, l’antique audace qui s’effare,Ponton désemparé, broyé par l’ouragan ?Je ne veux pas. Je porte en l’âme un talismanQui disperse l’assaut des spectres fous. J’abjureLe fervide passé si regorgeant d’injureQui m’enserrait de ses mirages quand j’aimais.Je suis seul, immobile, aveugle désormais,Indifférent aux feux dont s’allume une aurore.Que fait à mon bonheur qu’un charme vienne écloreAuprès de moi, s’il ne m’attire, et si l’azur,Des rêves nourricier, ne peuple qu’un obscurEspace où nul émoi ne m’attache au grimoireDes astres ? Qu’un rayon fuse dans la nuit noire,Ou que la gerbe pèse au bras du moissonneur,Songes vains, visions, que fait à mon bonheur,Impassible tombeau, que j’y sois la momieEt que j’y fonde en cette ivresse d’accalmie ?

Je t’ai rejoint, vertige, au gouffre, où me reprendCette suavité du sommeil transparent.D’un désir moins secret frémit ma quiétude,Quelle clarté, quel chant à mon réveil prélude ?La lourde nuit s’écroule, et l’aurore apparaît.Nonchalance de l’âme frêle, au flux secret,Sous la hêtraie, autour de moi, le feu des sources,Nymphes ! jaillit avec vos rires. Vers les coursesBondissantes m’entraînez-vous comme autrefois ?Succomberai-je encore à vos pressantes voixQui m’appelaient parmi les jeux et les détentes ?Oh, qu’alors vous étiez heureuses, palpitantesEt belles de ce ciel que vous êtes ! Vos mainsSont pures. Je retrouve au soleil les cheminsPerdus. Ma vie ancienne est d’une autre suivie ;Je reviens de la mort, je renais à la vie ;Elles dansent, les nymphes, aux nœuds du rocherEt rient aux eaux du lac…Pourrai-je m’approcher ?

141 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources