La Halte sous les hêtres, 1908· Les ombres
X. Un faune
A LOUISE HERVIEU
Du lac dont l’eau dorée emplitLa coupe d’émeraude,Un faune sur la rive rôdeEt, brusque, saute au lit
Où, nymphe en rêve enclose encoreAux fibres du sommeil,Ta lèvre brûle de soleil,Ton front émeut l’aurore.
Il t’enveloppe de ses bras ;Il t’égrène à l’oreilleDes vers pour qu’un charme t’éveille :"Je sais ; tu lèveras
Sur moi, brûlants d’ire et de blâme,Tes yeux malicieux ;Mais ton âme tendue aux cieuxMonte comme une flamme,
Flamme dont s’avive l’azur ;Ah ! d’un corps sain et libreForge le jour, lumière ! vibreDes cheveux au pied pur,
Extase, et me consume, proieTrop heureuse, aux dessinsQue l’ombre allonge autour des seins,Abîmes de ma joie !
Donne, que m’absorbe au parfumDe ta chair nue et fraîche,Ta bouche à la saveur de pêche,Ton torse rose et brun,
Tes doigts, tes coudes, ton épaule,Ton ventre, tes genoux :Oh ! toute, étincelle sur nous,Tel au soleil un saule
De tout son feuillage frémit,Et que sur nous ruisselle,Et nous unisse, et s’amoncelleL’irradiement d’un nid ! "
Mais rien, ô Faune, ne frissonneOù tu cherches en vainA te fondre au bonheur divinQu’on t’aime : non, personne,
Nymphe ni lys, entre tes bras !…Qu’es-tu, toi-même ? Un leurreAmuse l’esprit qu’il effleure,Et tu disparaîtras.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La Halte sous les hêtres, Paris, Les Éditions Nationales, 1934· numérisation gallica.bnf.fr· Sources