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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Jardin des Îles claires, 1901

Les îles

André Fontainas· 125 vers

A Ferdinand Fontainas.

Tout le mystère du monde est dans les îles.MICHELET.

Parmi l’heure plus sereine de cet automneQui pleut ses feuilles d’or au sol roussi des dunes,Je me suis, vain, ce soir, d’un regret monotone,Assis au bord des flots qu’illumine la lune.

La splendeur survivante d’un suprême étéAvive à l’horizon l’héroïque mirageDe fuir vers les îles de la vie un rivageDe platitude morne et de stupidité.

Rien ici ne frémit des grandeurs de la terre :Ni volcan dont la lave chaude ensevelitLes villes et empourpre de flammes les mers ;Ni fleuve de rage et de folieQui broie et emporte au passageLes roches des monts, le terreau des pâturagesEt les troupeaux qui y broutent les prairies.Rien ! le sable insoucieux de nos plages,A peine de mornes monticules sans herbages,Des chemins plats à travers les longues landesAu boueux terrain des marécagesOù jamais les oiseaux fiévreux ne descendentPoser aux arbres maigres leurs nids et leurs couvées.Rien ici ne tressaille ou ne vibre ; le ventDu large s’atténue en soulevantParmi l’heure toujours sereine de cet automneEn faibles tourbillons l’écume monotoneDe la mer qui palpite sous la luneEt meurt presque sans bruit au sol roussi des dunes.

Les hommes m’ont lassé qui s’agitent sans finPour tenir quelque jour en leurs mainsUn frêle amas de pièces d’or à effigiesLaurées, sans que jamais ait surgiLa vigueur vraie et le désir de la penséeDans leur âme dépossédée :Labeurs stériles pour ne pas vivre,Labeurs futiles d’agonisants,Quoi ! aux tristes heures de vos ansNuls rêves ne vous entraînent à poursuivreLes voluptés promises de la Beauté !La rive où l’on stagne, putride et hébété,Nul songe ne vous la fait quitterEt fuir ! Plonger aux gouffres dont frissonne l’air,Appareiller vers les neuves merveillesDont, murmure infini d’invisibles abeilles,Le sourire fait tressaillir l’Océan clair,Et toute la vie, de mer en mer,Explorer du soleil qui, en fête, chatoiePar mille climats de la joie,Ou qui s’éplore pâle à des grèves farouches !

Cette nuit, quel orgueil sûr ! et de ma coucheJe me suis dans la ferveur levéPour parcourir parmi la lune au long du fluxD’amoureuses contrées qui ne sont plusQu’un souvenir et qu’un mirage parfumé !C’était après les secousses de la tempête,La dérade et la lutte sans espoir ;Nous avions erré des heures sans rien voirQue le vent furieux qui insurge les lames,L’assaut par tourbillons dont le souffle halèteContre nous, choc par choc, et par fureur entameAvec un bruit sinistre et fouToutes nos forces encore debout,Brise l’étrave et enlève l’héliceEt fend enfin par un dernier effortLe navire que les vagues engloutissent…Quelle épaveNous a portés évanouis dans l’anse des écueilsOù des gens rudes qui nous recueillentNous ravivent de soins taciturnes et graves ?

Oh ! les pêcheurs pensifs dans la brume et le ventJe les ai vus s’enfoncer si souventCalmes et bravesVers le désastre des longs naufragesPerdus parmi la nuit aux flots lourds de la mer !Et bien des fois leurs simples barques ramenèrentCe qui était l’orgueil des plus riches vaisseaux,Splendides naguères de leur espoir de conquêtes,Fracassé et rompu dans les tempêtesPar la fougue des vents et la rage des eaux !

J’aimais près d’eux songer par les grèves, tandisQu’au loin, dans le frissonnement de midisParés d’un peu de lumière grise,Passait éblouissante la flottaisonDes hautes et singulières banquisesQu’on voyait fondre à l’horizon.

Nous regardions encore, sans parler,Parmi le sourd mugissementDes eaux après les eaux, éternelles,L’océan aux écueils par la houle ébranlésCreuser dans le basalte des arcadesOù la tourmente s’échevèle.

Mais cette image au fond des brumes des OrcadesQui par les nuits longues me harcèleC’est pour se perdre dès l’aurore à l’horizonUne banquise qui passe en lente flottaison.

Le navire qui s’offre à mon rêve dans la radeSous la brise fait sourire d’étincellesL’azur clair de la mer aux fleurs de ses écumes.

Je vivrai d’île en île, ivresse ! où se parfumeL’air superbe de la beauté des Sporades ;Je cueillerai des gemmes et des fruits dans tes bois,Sicile ! et j’entendrai les amoureuses voixDe tes bergers sur les radieuses collinesOù Théocrite errait et que rêvait Virgile.

Toute la vie enthousiaste et sage !J’explorerai tous les rivages,Je fendrai l’eau de tous les golfes,Et les odeurs du large et les souffles du cielMes lèvres les boiront à de pures corollesOffertes à leur soif tour à tour par la mer,Et je leur donnerai, selon l’heure, les nomsTendres des plus lointaines îles :L’or aux Antilles, la flamme en l’InsulindeEt la fièvre éperdue y rutilent,La grâce fraîche ceint NipponD’une guirlande de glycine et de jacinthes ;Claire et belle, parmi les rosesComme une source jaillit Formose ;Et j’irai, plus épris et plus fierDe vivre tel parmi le monde affolantDes parfums et des lumières,Jusqu’au suprême crépusculeOù vers moi flambloiera des plaines de la merLa mystérieuse CeylanQui brûleComme une perle dans la mer.

125 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources