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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Jardin des Îles claires, 1901

La pluie

André Fontainas· 124 vers

A Marcel Collière.

Dans le jardin déjà triste de l’automneOù défaillent feuille à feuille les roses,Quelle tardive fleur lucide se poseA des tiges pour un baiser, en qui frissonneEt s’épeure leur langueur si meurtrie ?Une fleur ensoleille la brume ;Clartés lointaines qui pâles allumentA des cimes leur sourire de féeries,Que sont-elles et d’où venues ?Rayons qui se glissent des nuesÉveiller d’un peu de joie nos chemins ?Espoir des ailes ingénues,Fuir l’assaut des lendemains ?Rêves de caresses par les mainsDe frêles déesses inconnues ?L’automne s’avive et s’évertueA faire renaître palpitantsLes parfums défunts du printemps.

L’heure passe. Une angoisse nue sangloteDans l’étreinte impatiente du crépuscule ;La volupté d’automne s’annule,Presque l’hiver ! Des voix de l’horizon chuchotentEt le jardin s’endort plus triste où se dorloteUn veuvage désert et taciturne.Nulle haleine ne circule,Paix mortuaire, silence nocturne,Rien ne bouge, - et les rameaux immobiles,La terre épaisse des feuilles tombées,Toute la vie a succombé.

Or, voici, pressantes et menues,Par les sentiers et l’avenueQue s’élèvent du silenceEt des ombres de la nuit tombéeDes rumeurs et des cadences :Rythmes vivaces, nette harmonie,Un fourmillement de la danse a frémi,Des pas qui crépitent s’élancentEt scintillent sur la terre endormie.

Tout le jardin accueille, où l’automne s’ennuie,Languissant et monotone, en sa douceur,Le passage soudain des merveilleuses sœurs,Les magiciennes de la pluie.Elles vont, elles s’élancent,Elles reviennent et s’affolent,Elles rient, elles déploient par guirlandes, farandoles,Et groupent en des rondes follesLes rires de leur joyeuse turbulence,Et sous leurs pieds naïfs maintes corollesNaissent aux rapides baisers de leurs danses.

Tout le jardin accueille, où l’automne s’ennuie,Languissant et monotone, en sa douceur,Le passage bruyant des merveilleuses sœurs,Les ballerines de la pluie.Et dans leur danse et dans leurs riresS’acharnent les rythmes étranges,Puis s’éteint brusque l’éclair des corolles,Le chant par rafales changeAu gré des brises que l’heure fait fleurir :Déjà plus paisible est la terre molleOù la gaîté de leurs pas s’atténue,Et, au silence désormais des avenues,S’avancent, songeuses, sans bruit,Sous des voiles et long vêtues,Sœurs clémentes, les pleureuses de la pluie.

Avec des poses très tendres, très lasses,Dans leurs traînantes robes noires,Elles vont parmi le soirNégligemment s’accouder et s’asseoir,Au fond du jardin obscur, sur les terrasses.Là, de leur voix dolente et de leurs lèvres pâles,Frissons de labiales anémones,Elles sanglotent les douleurs de l’automne,Et leur tristesse douce étaleDes tentures de nuages monotonesJusqu’où l’on voit comme de grands vieillardsMonter au ciel sinistre les brouillards.

Ainsi rêvent-elles, visiteuses pensives,Sur la terrasse du morne jardin,Et, sans que la joie ancienne y revive,Bien bas, leurs voix se lamentent sans fin.Elles se montrent l’une à l’autre, - sous leurs voilesLe geste est lent et s’allonge tristement, —La ville en son lugubre tassementEt les brumes qui l’environnent et l’assaillent.Anxieux sous les vapeurs malévolesLe pauvre amas qui figure les maisonsBaigne engourdi dans la fièvre et les poisons,Les murs grelottent, verdissants, au long des ruesQui coulent et se nouent, livides rigoles,Vers des carrefours d’où les tours et les coupolesS’efforcent à dresser leur essor impuissant.

Quand elles ont passé, les sœurs se souviennent,C’était des palais radieux de soleilEt des gloires ! chaque rue arborait la sienne,Le travail heureux au soleil,La vie, et la joie, et l’amour,Le clair babil et les enfants en fêtes,Les jardins splendides où triomphe le jour,Et les dômes en conquêtesPâmés parmi l’azur dont s’embrasaient leurs faîtes !Mais les mauvaises ballerinesVinrent, avec presque le sourire,Et leurs danses sèment la ruine,Leur souffle est pour corrompre et pour flétrir.

Et la ville à présent languit de torpeur,La ville s’effrite peu à peu,La ville putride se meurt,Et des lèpres, de chaudes moisissuresCroupissent les rues et rongent les mursEt gangrènent la ville vermoulueOù rien ne lutte, où nul orgueil n’est plus,Nulle vie, et nul désir de vivre !

Et les sœurs aux longs voiles sont ivresD’avoir éteint le délire et l’espoir,Et, du haut jardin où elles vinrent s’asseoir,Sur la ville, déployés les tissus mornes,Elles roulent, vapeurs molles, des linceuls ;Puis, rieuses, les magiciennes ballerines,Les sœurs se lèvent pieds nus sur la ville,Et leurs pas scintillants la piétinent,Morte, ensevelie en les tapis de son linceul.Et c’est, encore ! la pluie,O morte ville ! et tout l’ennuiJusqu’aux retours resplendissants du vrai Printemps !

124 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources