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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le Jardin des Îles claires, 1901

Les vents

André Fontainas· 125 vers

A Grégoire Le Roy.

Neuves fontaines,Fontaines hivernales de la forêt,Arbres lumineux de claires gouttes par le gel,Jets d’eau figés de givre dans la forêtImmobiles, dont les pyramides étincellent,Les eaux étincellent dans l’air brumeux et terne,Les eaux étincellent dans la ténèbre des nuages,Les eaux lumineuses des fontaines,Les eaux,Les eaux de joie et de clarté,Les eaux, souffle durci des eaux où se propagentLes joyaux de l’automne et de l’été ;Neuves fontainesÉcloses des branches nues où l’hiver s’abat,Neuves fontaines incertaines,Rêve suprême dans le naufrage,Fontaines stables, incertaines,Fontaines,Les fleurs du jet figé suivront- elles, naufrages,Le destin triste des pétales de l’été ?

Épais et doux duvet de cygnes,Des oiseaux d’étrange clartéSe pressent aux branches immobilesSans un geste et sans un cri.Duvets plus velouteux qu’un plumage de cygnes,Duvets chatoyants et fleurisPar mille éclairs de pierreries,Duvets,Oiseaux d’orgueil et de clarté,Oiseaux chastes que l’hiver apaise,Rêve ! tu t’éteindras par un souffle, la neigeFond, duvet impalpable de la neige :Claire, épaisse et douce, étrange clartéDes oiseaux touffus qui n’ont jamais chanté.

Et jamais le silenceMême parmi d’autres hivers dans la forêt,Jamais le silence lumineux et stérile,Jamais le silence n’instauraitUn luxe tel de volupté et d’indolence.Tout, cet hiver, est immobile,Le gel des fleurs, des oiseaux et des fontainesScintille seul dans la placidité des branches ;Nul bruit, nulle rumeur, fût-elle lointaine,Où jadis croulaient par avalanchesLes frissons froids du ciel qu’exaspéraient les vents.

Les vents !Les vents paisibles et froids, souffles du PrintempsQui se mire en circulant à tous les rêves,Les haleines vivifiantes du PrintempsQui réveille les sourires, rajeunit les sèves,Purifie de maints rayons les sources, de maints baisersLa solitude pacifiée des Océans ;Le Printemps !Et le babil de tant de brises apaiséesErrant avec douceur le long des fleuves,Le babil de mille oiseaux éparpille ses baisersAu long des brises sur les herbes, et sur les feuilles,Et sur les fleurs, et sur les eaux,Le babil tendre frôle les visages et cueilleA des yeux et à des lèvres ingénuesLa grâce flottante des parfums où l’amour s’insinue.

Les vents !Les vents sonores et chauds des étés opulents,Les vents généreux qui mûrissent les javelles,Les vents larges, pacifiques et lents,Bus par le délire accablantDes fièvres que juillet renouvelle,Le calme étésien des nuits extasiéesQui ramène d’une étoile la caresseDes confidences balbutiées,Le vent d’été sonore dresseSa gloire comme une tour sur les mers ;Le vent d’été élève aux plainesUn mur immobile, ardent et clair,Où, fixe, ruisselle le feu de son haleine ;Le vent d’été entoure les bois,Plane en fête sur les monts et les vallées,Éclôt, fleur gigantesque, dans les cités de la joieSur les tiges entremêléesDe la vie, impavide ! bonheur ou deuil, et monotone !

Les vents !Les vents acides qui bousculent le vieil automne,Les vents diaprés déchirent les dunes,Tourmentent, croassant, les vagues qui se crispent,Désolent les landes arides, insistentDardant leurs langues importunesAux carrefours dénudés qu’ils dépouillentDe toute joie et de beauté !Hyènes qui rôdent de tous côtés,Les faméliques souffles fouillentLes immondices des décombres,Les gloires mortes gisant à l’ombreDes vieilles murailles pourries,Et la surface verte, puante et sûrieDes marécages de l’automne !

Mais les vents d’hiver sont farouches,Leurs brûlures échevèlent les tempêtesQui secouent les masures et qui couchentAu ras des routes où leurs rages s’entêtentLes antiques fûts découronnés des chênes.Carnage implacable et continu ! Les champsTressaillent aux assauts méchantsDes tourmentes qui s’y déchaînentAveuglément et sans répit, et tout l’hiver !Meute carnassière, affolée ! horde barbareDe guerriers chevelus, cottes et cœurs de fer,Violateurs rapaces ! vents brutaux, vents d’hiver,Oh ! les villes, quand vos démences s’en emparent,Oh ! les hameaux, serrés d’effrois aux creux des monts,Oh ! les bêtes, les arbres, et les hommes !Et surtout, là, perdu où l’assaille et l’assomme,Là bas, sur mer, le vent, de ses coups furibonds,Oh ! le vaisseau désemparé dont nul n’est maître,Hochet des mers, toton que l’eau boit et pénètreOu qu’elle brise sur un écueil !O vents d’hiver farouches,Vents impitoyables, vents de deuil,Vents farouches !N’est-ce pas ? tout l’orgueil craché par votre boucheVotre orgueil suscite de la vie,De la vie âpre, anxieuse, malaisée,De la vie !Et non, comme un hiver doucereux et apaisé,L’indolence de tant de neiges assoupiesSous qui s’endort stérile, et se fige la vie !

125 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Jardin des Îles claires, Paris, Mercure de France, 1901· numérisation books.google.com· Sources