Le sang des Fleurs, 1889
II. « J‘en ai la vision, quelquefois, dans mes rêves »
J‘en ai la vision, quelquefois, dans mes rêves :Je vois un Paradis plein d’éclatantes fleursQui s’ouvre par instants à la lueur des glaives.
Ils pendent à la branche ainsi que de longs pleursQui perlent, s’effilant aux paupières d’amantesEt de leur joue altière effacent les couleurs.
Dans le fracas mourant des lointaines tourmentes,Je vois aux cieux monter un nuage roséAux odeurs de cinname et de myrrhe fumantes.
Le sol est un gazon d’une eau fraîche arroséEt le jour s’y répand en débordantes sèvesD’un diaphane éclat mollement irisé ;
J’en ai la vision, quelquefois, dans mes rêves.
Il voltige dans l’air des rhythmes de sonnets ;On voit passer le vol ardent des grandes rimesEt l’on cueille les vers aux tiges des genêts ;
On a l’enivrement du pardon pour les crimes ;Le ciel en est vibrant tout entier ; la BontéPour s’y développer n’a pas besoin de primes.
Tout revêt un aspect lumineux, et l’étéÉternellement luit sur la plaine infinieOù brille le soleil de l’amour convoité.
Par tout le Paradis plane cette harmonie,Et — comme des tisons échappés aux chenets —Il en sort les rayons flamboyants du Génie -
Il voltige dans l’air des rhythmes de sonnets.
Des parfums d’amour pur s’épanchent des corollesComme des myrtes verts et des rosiers sacrés,Et les fleurs ont le port des anciennes idoles.
Chacune a conservé les traits fins et nacréssources des passions qu‘éprouvaient les Poètes,Et des espoirs d’amours plus doux y sont entrés.
Et les glaives divins suspendus sur leurs têtesLes poussent dans les bras de leurs joyeux amants,Et — sans voiles — leurs chairs aux spasmes saints sont prêtes.
Ils célèbrent leurs vœux en madrigaux charmantsEt tandis qu’enivré de leurs tendres parolesLe Désir se promet de radieux moments.
Des parfums d’amour pur s’épanchent des corolles.
C’est le Paradis saint des ciseleurs de vers,C’est l’Éden attirant des amants de la Muse,Des charmeurs innocents de l’immense Univers.
Au son de la phormynx et de la cornemuse,Tous vivent, couronnés d un laurier éternel,En proie au chant divin qui toujours les abuse ;
Ils vivent sans souci de leur passé charnelDans l’extase et l’amour de la nature vasteQu’ils chantent sur un mode ardent et personnel.
Leur chant est toujours grand, limpide, frais et chasteEt fuit l’obsession des souvenirs perversQui, sur terre, envahit le cœur, et le dévaste :
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le sang des Fleurs, BRUXELLES, IMPRIMERIE VEUVE MONNOM, 1889· Sources