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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Nuits d’Épiphanies, 1894· L’aube nait

L’aventure de l’espoir

André Fontainas· 331 vers

O la nuit en le carrefour de ces cheminsPar où fuir enivré de fièvres et d’extasesVers les embûches de farouches lendemains.Que de fausses lueurs d’astres en fête embrasent ;Seul, errant par le carrefour de ces cheminsSi mes yeux n’avaient vu de la nuit des broussaillesLa lumière du geste net de tes deux mains,Par quels labyrinthes de meurtres et de batailles,Héros à jamais sanglant d’une gloire honnieAurais-je souillé l’orgueil de mes espoirs d’amour ?J’ai bu la clarté de ton geste d’amourEt le philtre de ton regard me calme,Fée ou Reine des Lys et Lys plutôt que Femme.Exalté doucement des hontes qu’il renieLys parmi de grands lys plus éclatant et calmeÉclôt vierge selon tes yeux mon songe chasteAux jardins où fleurit ton âme, Fleur de faste.

Nul ne saura que Toi mon songe et mes espoirs.

La ville aux portes de porphyre,Entre les arbres dont s’épandent les feuillagesVers un sol roux gemmé de corolles au rireDu soleil tendre épris de la ville et des plagesS’étire jusqu’aux berceuses plages de l’îleDu fond de ses jardins le songe de ma ville.

La ville aux pavés de saphyrEt mon enfance au bord de la mer doucereuseEt les jeux et les rires et la joieEt toute l’enfance aventureuseSur les dunes de sable où le jour chaud flamboie,En tes jardins de fleurs revit mon souvenir,Ville aux pavés de saphir.

En la ville aux palais de topazeSous les dais aux franges de brocartEt toutes les brocatelles,Mon adolescence a mûri dans l’extase :En dépit d’un rêve de gloires immortellesVers toi je me désole au hazardO ma ville aux palais de topaze.

Nul ne saura que Toi mon songe et mes espoirs.O glorioles,Voici la mer berceuse et les jardins de l’îleEt la ville où les toits fulgurent de corollesMon enfance coureuse et mon âme tranquille :Quelle foi du triomphe en aventures follesIncendia mon rêve aux visions subtilesDe triomphes et de glorioles ?

La Mer :Au loin sont d’autres fleurs fleurissant d’autre villes,Je devine des plages blondes et des îlesD’un mystère plus doux où plus douce est la merEt des villes dans des jardins de soleil clairPlus clair qu’en les jardins radieux de mon îleBien loin par delà les mers.

Nul ne saura que Toi mon songe et mes espoirs.

Des ajoncs et des hélichrysesLa voix sereine des nymphes surprisesEn rhythmes d’azur au ciel pur du matinMontait frôlement de saphyrs et de satins.

O toi qui fus le témoin puéril

De nos jeux lumineux et de nos indolencesSouvent lorsqu’aux fleurs des pêchers sourit Avril,D’un mirage lointain qu’un rêve doux encenseTon âme aime en l’inconscience du périlLa chanson folle et les berceuses nonchalances.Ne laisse pas vers la promesse de beaux rivagesVers les villes sur le flanc des collines bleuesQui se mirent en l’or limpide des grands fleuvesT’égarer le désir de plus fiers paysagesEt tant d’espoir aventureux.Ici la fauve ardeur des touffus hélichrysesEt l’ondoiement lascif des vagues sur les sablesPour enchanter tes prunelles éprisesFleuriront nos nudités insaisissables,Et nos cheveux emmêlés d’alguesRubis et diamants sous les vaguesFrissonneront au souffle chanteur de la brise.Ici tout t’aime et toutes nous t’aimonsEt nos rires et nos jeuxDont résonnent joyeux les plages et les montsEt les antres et les fontainesEt nos courses au soleil nu des vastes plainesNe veulent que charmer ton esprit orageux.Pourquoi nos rires et nos jeuxSi ton âme languit, si loin de ces fontainesEt de nos halliers orageuxTu veux t’enfuir vers des rives incertainesLoin de nous et loin de nos jeux ?Demeure parmi celles qui t’aimentNe songe plus à d’aussi folles aventuresPour l’espoir mauvais de glorioles futuresPour le vain orgueil d’un triomphal diadèmeNe laissent pas celles qui t’aimentEt qui ne vivent que par toi.O notre amant, ô notre roi,Pour toi nous jouons parmi les vagues,Pour toi nous mêlons nos chevelures d’alguesEt nos yeux épanouis d’alguesFleurissent vers toi.O notre roi,Nos corps souples vont s’enlaçant en guirlandesNos mains vers toi se tressent en guirlandesNos tempes sont ceintesDe cytise mol et de fraîche hyacinthe.O notre amantSi tu pars, nous mourrons toutes en t’aimant,Écoute pleurer les viergesDont les regards se fleurissent de tes yeux vierges,Écoute se lamenter les vierges :O notre roi,Nos corps fougueux, toute notre âme aspire à toi.

Ne brave pas les périls inutiles là-basParmi les hommes durs et les femmes perverses,Ne t’enfuis pas vers les aventureux combatsEt vers les fortunes adverses.Notre île parfumée et sonore étincelleComme une fleur large en la mer qui l’environneParmi le flux qui chante en gerbes d’étincellesDont en aigrettes l’écume grêle nous couronne.Demeure parmi nous,Toutes les fleurs vers toi, toutes les pierreriesEt les caresses de nos lèvres fleuriesS’épanouissent d’amour et de désirs,Nos cheveux lourds si tu les veux saisirD’eux-mêmes s’offriront aux étreintes de tes doigts,Tu es le maître, tu es l’amant, tu es le roi.Demeure parmi nous,Voici vers toi venir les Suppliantes à genouxQui t’adorent et qui t’implorentEt qui mourraient sans la lumière de tes yeux.Ne va pas vers les horizons sourcilleuxVers une destinée inconnueReste parmi nous, jouis de nos jeux joyeuxL’heure n’est pas venueDe périls à chercher pour une gloire futileReste et joue avec nous par les jardins de l’île.

Je suis parti.Ces nymphes, leurs voix suavesBruissent dans l’air comme des brises de caresses,Et toutes leurs mains suavesEt leurs sourires clairs me tressentDes liens de fleurs et des guirlandes de caresses :O voluptésLuths d’amour éperdus dans le deuil de la duneVers l’éclosion grave et calme de la luneD’où profluent en perles pâles des clartésImpérieuses,Que m’importait encore en les landes d’enfance,En les cités fallacieusesAux pavés de saphyr, aux toits de fleurs ou d’ambre,Que m’importait les vaines remembrancesEt les promesses de vos lèvres rieuses ?

Trop longtemps j’ai dans l’opprobre de la paresseDans la démence de mes rêves de mollesseAvili la vigueur de mes membres lassés :Oui ! la Ville fut belle et les heures étaient doucesDans vos jardins de fleurs ou dans vos dunes roussesD’où mes yeux sur la mer voyaient l’envol passerD’ardents oiseaux vers la lumière.Et je me suis dépris des indolences coutumièresEt des joyaux et de toutes ces fleursDe l’île sereine et fortunéeOù tout est volupté triomphale et douceurs.Ton nom, île stérile des faux loisirsEt des voluptés mort- nées,Ton nom, jusqu’à ton nom ! est maudit et la voixDe la brise parmi les feuilles de tes bois :Tu seras la terre ingrate et désoléeDe qui le marin se détourneEt les marbres jonchant le sol de tes valléesSeront vestiges seuls des cités d’autrefois,Des cités de splendeurs et des palais d’extaseAux clairs soleils riant sur les fleurs des jardinsJadis offrant leurs seuils aux dalles de topazesLeurs frontons d’or et leurs portiques smaragdins.

Je suis parti.

Des voix étrangesDes voix de la mer calme pâles de leur lointainDes voix avec du sang de la chair d’un archangeS’adoucissaient en l’aube, et le matinS’offrait en fête chaste aux rires blonds du ciel ;Toute cette nuitMon rêve avait rêvé vers vous, ô splendeurs fraîches,Vers vous clartés mélodieuses du ciel,Aurore de douceur d’où la ténèbre a fuiPar les furtives brèchesQu’ouvre à la nuit le sourire d’une aube frêle.Ces voix comme un léger effleurement des ailesDe lointains et de bienveillants archanges,Ces voix et la pâleur des lointains de la mer,Ces voix d’un lys qui saigneParmi le triste orgueil d’un profond jardin fierDe son ombre hautaine et de fruits trop étranges,Ces voix d’un lys brisé sous la houle qui baigneLa plage et la détresse déserte de mon âme,Ces voix sont celles qui proclamentAu loin l’ardeur confuse de meilleurs soirsDe triomphe noble et d’extasePar delà les houles et la merQu’un soleil faux de mauvaises lueurs embrase !

Si loin sera la Basilique de mystèreAu porche d’ombre bleue et de candide accueilOù dès le seuilJe me prosternerai vers l’autel de mystèreEt vers cette ombre sacerdotaleD’où s’ouvriront mes yeux à la clarté totaleDu symbole définitif et du mystère.

Oh, tous les vains jeuxToutes les voluptés des orgueils de la terreQu’est-ce au prix de ce voyage hazardeuxOù mes guides seront les séraphins et les archangesDe leur sourire pâle et de leurs voix étrangesSur l’océan sans fin et par les pays de la terreJusqu’au seuil de la Basilique dont la gloire s’éblouit

De rayons où mourra dans le rêve le mystèreComme est morte à l’aube souriante la nuit ?De toutes les lueurs de mon ivresse ancienneEt de la vanité de mes rêves,De ma vie au milieu des jardins et des grèvesEn l’île des plaisirs futiles qui fut mienne,De tout, ô Dieu, je fais déjà l’offrande,L’hommage véritable et la complète offrandeA la candeur sincère en qui tous nos vœux tendentDu lys d’amour divin qui nous purifiera.Et pour moi parvenu des lointains d’une joieMauvaise éperduement par l’âpre et longue voieLe vantail de la Basilique s’ouvriraOù se doit exalter enfin mon âme entièreVers l’espoir révélé de la pleine lumière.

Je suis parti,

Je suis parti dans les tempêtes et les houlesDans les tourbillons fous des vagues et du ventO navire perdu sous la trombe qui rouleEt broie en paquets d’eau des nuages crevantDe pierres et de sable et de lanières d’algues,J’ai subi la rumeur furieuse des vagues,L’assaut lourd des crépuscules d’horizons,Mais toujours à la proue et debout dans ma foiSerein je regardais au lointain devant moiPar delà les noires brumes de l’horizonEn vain épaisses, en vain telles ; mes yeux closVoyaient sourire au fond tempêtueux des flotsLa vallée évangéliqueD’où pur je gravirai lent et vêtu de linAu porche radieux qu’ouvre au roc sybillinLa merveilleuse Basilique.Et ce furent tant d’aurores, de couchantsTant de jours et de nuits par des vallons tragiquesEt le rire odieux des villes et des champs,Les leurres des chemins,Les embûches des fleurs, les traîtrises des mainsCaresseuses et nostalgiques ;Et je vous ai tant vus hommes enfin dans vos villesQue j’ai su que les bêtes qui rôdentMufle en terre ou qui rampent sont moins vilesQue vous dresseurs au ciel des dieux de vos cités,Idoles qui sont vous-mêmes, hâves, cruelles,Tortueuses déités sur d’obscènes ruelles.Longtemps j’ai mieux aiméLes glaciers froids et clairs où j’ai pensé périrA peine respirant encore, inanimé,Ou ces déserts avec leurs rafales de sableQui m’aveuglaient et dont le fouet me faisait fuirTout droit toujours et vers le rêve insaisissableDe la Basilique de mon rêve.O vous qui vîntes me saluer au bord des grèves,Rois chevaucheurs qui eûtes foiEn mes songes, en mes espérances, en moi :Par moi vous avez connu la misère d’errerSans trêve au milieu d’hommes pervers et des destinsCruels, crépuscules de souffrances et matinsDe souffrances toujours, et plus dures, plus duresEncor plus dures les souffrances vaines d’errerPar les menaces d’hommes pervers en aventuresInsidieuses et louchesPar les mornes cités qui se lèvent farouchesEn armes tout à coup et voraces,Ou par les bois d’horreur où dort l’onde voraceGouffre de mort que tant de fleurs parent d’un rireQue l’âme forte et lasse s’y laisse séduire,Et tous deux, rois que mon destin triste asservit,Le gouffre ouvert parmi des fleurs vous a surpris.

Par les bois

Hélas j’ouïs le soir pleurer vos voixQui montaient parmi la voix lente des roseauxDans la brise qui rit sous la torpeur des eauxOù sur vous pèse la brume crépusculaireSpectres errant la nuit quand la lune l’éclaire.

En la forêt nocturne encore ce fut ToiToi seule enfin qui fus cette Lumière,Dans la nuit des taillis, Toi la présence fièreDe quelqu’un de meilleur et du destin :Et j’ai vu la lumière du geste de ta mainVers moi,O Toi qui m’as souri je suis venu vers ToiEt j’ai cueilli le lys pour Toi sous la nuit calmeEt maintenant mon âme interroge ton âme,

Je t’ai dit mon passé, mon songe, mes espoirsMes rêves du matin expirés dans le soir ·Mon héroïque ardeur vers des gloires candidesQue tant les jours vécus étouffent de sanglots.Vivrai-je encore ? à quoi bon vivre ?Mon Rêve meurt que mon rêve éperdu de suivreA partout pourchassé, plaine, montagne ou flotsEn furie ou plus doucement captieux,Si bien enfin que vieux, chargé de ridesEt las des mers, des champs, des villes et des dieux,Mon rêve a blasphémé tous ses rêves candidesEt sanglotant expirerait de ses sanglots.

Mais voici que l’appelle encor ton rire, ô Leurre,Et vers ton rire d’or ingénu il accourt :Parle, que lui veux-tu ? Son front est las et lourd,Et comment voudrait-il encore (ô Rêve, pleure)Comment encore pourrait-il vouloir l’amour ?L’espoir a trop déçu son effort et sa forceEt tant montré ta face à ses vœux qu’elle leurre.

Quel astre encor ton doigt montre-t-il à ce RêveQui se blottit en Toi loin des chocs et des rêves :Il ne peut guère aimer ni craindre âme sans forceSinon pour expirer tout l’espoir et le rêveEn l’oubli de ces bras que tu lui tends, ô Leurre.La nuit meurt et tes yeux s’illuminent de l’aube.

C’est le jour et l’espoir encore et tout l’orgueil,La gloire du Songe s’attendrit dans ton œilD’où le nocturne ennui de souffrir se dérobe :Je veux tenter la même aventure pour ToiDe qui le geste clair a dissipé l’effroiDe mon âme, nuit close où fraîche a souri l’aube.

Et me voici surgi vers Toi vêtu d’espoir,Quelle gloire plus grande est celle que tu rêves ?Quels frissons de lauriers, de buccins et de glaivesT’offrirai-je en trophée à mon retour ce soir ?

331 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Nuits d’Épiphanies, Paris, Édition du Mercure de France, 1894· numérisation books.google.com· Sources