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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Récifs au soleil, 1922· I Récifs

La guerre

André Fontainas· 142 vers

Travaille, vilain, travaille.RABELAI.

I

Là-bas l’homme couché sur le sol est réveillé :Debout ! Lève-toi, réponds à l’appel de tes frèresQui pleurent sous le joug et le fouet de l’étranger.Va. Lève-toi. Prends tes armes. Accours où s’assemblent,Enthousiastes et farouches,Les paisibles de la campagne et les fiévreux des villes,Le glaive aux mains et le cri de guerre à la bouche,Pour affranchir les serfs de leur race qui souffrentDepuis les siècles et qui se lamentent sans secoursEn vain, en vain toujours.Ah ! brisons l’orgueil des vieux envahisseursQui jadis maîtrisèrent nos pères misérables ;Levons-nous. Levons-nous. Accours. Franchissons la montagne,Cohortes qui portons l’espérance en nos yeux,Dans nos âmes la flamme libératrice,Ruons-nous comme un torrent débordé dans les plaines,Fécondons de nos frères l’ardeur et le courage,Et, tous unis, ressuscitons en eux la joie de vivreLibres, pacifiques et confiants selon leur destinéeSur leurs terres ou dans leurs villes.A la splendeur des champs et à la fraîcheur des bois,Au rire frissonnant de la mer au bord des plagesVos cœurs s’épanouiront comme les nôtres dans l’ivresseDe vous sentir les seuls maîtres de vous-mêmes,Et nos mains laisseront tomber les armes inutiles,Et, nous ressouvenant des vrais et longs combats fertiles,Nous reprendrons nos serpes, nos marteaux et nos plumesPour trancher l’erreur, fixer le rêve, ou pour étendreDe cime en cime la force invisible du verbeDont la haine de nul tyran ne peut rompre l’essor.Alors ! alors, dans cette aube de jouvence et de bonheur,Avec nous vous vous réjouirez d’être sans maître sous le ciel,Vous apprendrez les arts qui magnifient, à notre exemple,Vous vous exalterez dans le désir d’être plus grandsDe jour en jour, vous vous ouvrirez à l’orgueil d’aimerLe monde et les hommes comme vos frères,Et vous saurez sourire et vous viendrez à nous.Avec de la lumière exaltée en vos yeux,Vous prendrez part à nos travaux et à nos jeux,Vos fils épouseront nos filles,Et bientôt vers nous les hommes de tous les paysTourneront leurs regards étonnés et anxieux,Ne sachant pas que la même place à tous peut être offerteEt qu’un jour brillera prochain où sur la terreTous ceux qui respirent ne formeront qu’une famille :Allons, debout, aux armes ! Préparons les grands destins.

II

Les grands destins ! -A présent la terre est couverte de neige,Des flaques rouges de sang se figent dans la glace.Les grands destins ! O honte ! Des hommes gisent le flanc ouvertOu agonisent dans la boue ;De toutes parts dans les fossés, sur la plaine nue et livide,Au fil de l’eau qui charrie d’affreux vestiges,Des casques cabossés, des armes rouillées et brisées,De toutes parts, sur les tertres défoncés,Ce ne sont que cadavres d’hommes ou bêtes éventrées,L’étendue vide des campagnes désertes sous le ciel gris,Au loin, au loin, des remparts croulants qui fument,Des églises aux dômes embrasés,Une rumeur confuse de deuil et de douleur.

Les grands destins ! Partout les guerriers violent et pillent,Arrachent aux vieillards écroulés de honte et d’impuissanceA poings pleins les poils de leurs longues barbes d’argentOu, riant, éteignent d’un coup la lumière de leurs prunelles ;Ils démembrent, comme on arrache les pétales d’une fleur,La promesse adorablement tendre des corps d’enfants,Courent aux filles qu’ils dénudent et souillent dans les rues,Mordent leurs seins, s’enivrent d’arômes sous leurs chevelures dénouées,Se gorgent de lourdes et d’atroces luxuresQui triomphent quand elles résistent ou quand elles pleurent !Les grands destins !… Est-ce au passage des hordes hagardesLe tumulte morne et rapace de la victoire ?Est-ce la pesanteur de la rapine et du ravage,Est-ce les sanglots de sang qui étouffent et qui râlent,Ou ce cortège sinistre des sénateurs en leurs simarresQui, genoux fléchis, proclament le bon droit du vainqueurEt exaltent le bienfait de sa justice souveraine ?Est-ce ces prêtres qui l’encensent de parfums et de louangesEt magnifient, dans sa superbe et sa vaillance,La gloire de Dieu ?Est-ce enfin celui-là qui des chefs et des guerriersLentement à cheval s’avance environné,Qui d’un sourire cède aux vils abaissements,Et, le doigt levé vers l’éclair de la hache ou de l’épée,Rappelle d’un mot bref qu’il consent qu’on survive ?

III

Ah ! comme ils rient tous à présent dans leur triomphe !Mais qui songe aux promesses d’avant la guerre ?Qui songe à cet orgueil d’être libres et fiersOu de rendre la vie aux peuples avilisDans la honte, le désespoir et le servage ?Ah libres ! qu’importe ? Ils sont bien libresDe trafiquer, de ruser, de boire et de dormir,Ils sont libres d’aimer les belles filles qui passentEt dont les yeux, malgré elles, auront souriAux éclairs du regard, aux désirs des mains et des lèvres.Ils sont libres de s’aimer, de procréer, parmi l’ivresseDes caresses, des baisers enlacés et fervents,Autant d’enfants qu’il faut pour témoigner de ces ferveurs.Ils sont libres ? - Que veulent ceux qui déclament ?Entraîner la foule et se hausserVers la richesse et les honneursQu’ils ambitionnent pour eux seuls,Et grâce au concours des baïonnettes et des canonsS’en assurer contre tous.

Que veulent-ils ? Qu’on leur cède ce qu’ils convoitent,Prendre la place par l’imposture ou par la forceEt la garder quand même en dépit de la fouleQui les aura grandis jusqu’à ce faîte illustreDans l’erreur d’être enfin associée à leur joieGrâce à eux, et libre !Ah, libre, ce mot tournoyant qui affole,Qui embrase, qui flambe, et se réduit à rien !Libres ! Que vous fait un pouvoir que vous sentez à peine ?Quelle infortune vous est venue d’être là-haut protégésPar la fierté des hommes d’armes qui ont vaincu dans leur vaillanceEt se dressent vos défenseurs vers l’étranger ?Quelle crainte, quel souci peut rompre à présentLe calme quotidien de vos labeurs féconds ?

IV

Ah ! travaillez en paix ; produisez les saintes richesses,Dont la vie est embellie, assurée et contenteJusqu’à la mort, vous tous !Travaillez, ne relevez la tête du sillonQue pour boire ou pour rire avec les femmesLes jours de fête ou de moissons ;N’écoutez pas les vaines promesses de ces fousQue harcèle le désir ou que la haine tenaille.

Si jamais, comme autrefois, des hordes d’envahisseursMenacent vos maisons et vos semailles,Dormez en paix, nous sommes là, les hommes d’armes, les vainqueurs,Pour les garder contre quiconque prétendrait vous asservir ;Nous sommes là, dormez ! Nous veillons seuls, et en armes ;Et s’il faut un jour, hommes paisibles, qu’on vous réveilleEt vous convoque une fois encore dans les alarmesPour la sauvegarde du pays,Nous vous appellerons quand il faudra, comme jadis,

Nous vous conduirons, si cela vous plaît, vers des gloires plusPour nous grandir entre les peuples[bellesEt nous hausser sur tous d’un effarant prestige !Mais nul, soyez sans crainte, n’insultera à votre nom ;Nous sommes là, les redoutables ! nous veillons ;Soyez en paix, ô frères, nous veillons :Exempts d’autres soucis, vous pouvez travailler et dormir.

1913.

142 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources