Récifs au soleil, 1922· I Récifs
Foret, la nuit
à Madame A. de Holstein.
Nostra vita, ch’è si bella in vista.PETRARCA.
Sournoises, lâches, cruellesLes bêtes guettent dans la nuit ;Le bois sous la tourmente s’échevèle,L’ouragan hurle, rugit,Et fracasse par saccades.Une haleine de sang qui siffle aux feuilles mortesSoulève dans un vacarme de cascadeQui arrache les troncs d’arbre et les emporteAu loin, la forêt où les bêtes en embuscade,Sournoises, lâches, cruelles,Reniflent une senteur de carnage.Puis tout s’apaise. Un silence maussadeSoudain s’est abattu sur les halliers sauvages ;L’effroi sinistre glace l’air, et ce qui vitSent en soi toute vie suspendue :Pâle, sournoise, cruelle,La grande Mort est descendueEt enveloppe de ses ailesTout ce qui vit.Sous l’horreur taciturne et livide des branchesRien ne bouge ; des lueurs blanchesDorment sur l’eau d’une flaque ;Des dents dures ont grincé, et des os craquent ;Toute la vie est suspendue,La grande Mort est descendue.
La grande Mort est descendue ;Comme un brouillard glacé dans la nuit immobileDes ailes blêmes oscillentParmi les branches confondues.Dans les fourrés silencieuxUne morne terreur a tué tout frisson ;Répercutés de lieux en lieuxA travers les rochers, les gorges, les buissonsDes cris rauques ricanent ;
Un souffle épais et malsainRôde par les halliers :Loups, hyènes, chacalsEt les corbeaux qui tourbillonnent par milliersSe repaissent dans les décombres.Sur tout ce qui fléchit et qui tombeD’un élan si goulu leur appétit s’acharneQu’ils ne semblent mâcher à l’instant que de l’ombre.AlorsRepus, les yeux flambants, dans un long cri de joieOù s’atteste d’un suprême effortL’ivresse de la Nuit et de la Mort,Chaque bête, chaude et lourde du sang de sa proie,Au fond d’un trou se réfugie et dort.
Toute vie dans la forêt est suspendue ;Pâle, sournoise, cruelleLa grande Mort est descendueEt enveloppe de ses ailesTout ce qui vit.
Mais l’éclair lent d’une lueur frémitAu ciel et glisse dans le feuillageQui tressaille surpris d’un émoi soudain ;L’air se fait pur et serein,Et brusquement, dans le sourire de la brise,Les ruisseaux chantent, le jour joyeux se délivre,Le calme emplit la forêt.La douce vie y reparaît,Le matin règne et les oiseaux en fêteDe clairs refrains, de vives chansonsÉgaient la solitude en pâmoison.Tout fleurit, tout convie, tout rayonne ;Tu triomphes, ô beauté, tu bourdonnes,Essaim d’abeilles d’or, jeunesse de la Vie !
67 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources