Récifs au soleil, 1922· II Incipit Vita nova
La paix
Dans le parc dévasté, dont l’orage et la crueOnt brusquement flétri les fleurs et les gazons,Près des bords du ruisseau que leur démence obstrue,Tous deux, impatients d’espoirs, nous nous taisons ;
Mais nos cœurs sont étreints d’une même amertumeA suivre, épris des jeux d’un ciel libre et léger,Bouillonner au hasard des tourbillons d’écumeSous la longue terrasse où nous venions songer.
Où vont-ils, entraînés au vent qui les insulte,Dans cette ombre jaunie et grosse de sanglots,Ces pétales d’ardeur qui tentaient notre culteQuand leur joie a charmé nos yeux à demi-clos ?
Et ces rameaux rompus que la tempête emporteDans son fracas et son tumulte grandissantN’est-ce pas les élans d’une jeunesse forteQui courent vers le gouffre où tout plonge et descend ?
La ténèbre où, là-bas, tant de terreur transperce,Dans les cris de mourants entassés par monceaux,La rumeur furieuse et l’âpre attaque adverseQui sourd et se déchaîne et se rue en assauts,
Toute la honte et la douleur des frénésiesDont sur la terre en sang le courroux s’est dressé,Et la vaine pitié dont les âmes saisiesS’épeurent en pleurant les douceurs du passé,
La nuit fétide et molle et les lents crépusculesGrelottant aux frissons des plaines où la MortComme une pieuvre étend de visqueux tentacules,Et son rire édenté qui comme un poison mord,
Tout s’embrase et s’écroule au flambeau de la HaineQui s’acharne à semer le carnage à son gré,Sans que, depuis des mois, une aurore ramèneUn souffle lumineux sous le ciel effaré !…
Mais tu souris, et ton sourire de lumièreOù je puise l’orgueil d’aimer et d’être à toi,Exalte, en dissipant notre angoisse première,La flamme pure et le prestige de ta foi.
L’espoir s’est relevé. Déjà la lune fraîcheSur le parc enchanté d’un mirage profondEscalade le ciel en fête par la brècheDes vieux nuages qu’une aube dissoud et fond.
Le ruisseau dont les eaux respirent apaiséesSous la terrasse d’or qu’enivre le matinPalpite du parfum des sucs et des roséesAu gré du bon soleil qui tout à coup l’atteint.
O pieuse clarté, que ta splendeur s’y cambre,Que tout brûle du rêve heureux que tu défends !Ta chevelure ruisselle d’aurore, et l’ambreY déferle en un flux de rayons triomphants.
Ton esprit, enflammé de vision meilleure,Ne voit, à l’horizon du funèbre jardin,Le désastre nocturne et les spasmes de l’heureQue comme une ombre lourde et qui tombe soudain.
Tes yeux fiers, d’où surgit la fièvre enthousiasteNe sont pas arrêtés par le brouillard épaisDu sang qui fume sur la plaine et la dévaste,Et je bondis vers Toi, du sol où je rampais !
Comme l’éclosion d’une corolle tendreJe sens s’épanouir le prodige futur,Et, par ta main guidé, je m’éblouis d’entendreLe jour danser pieds nus sur les parvis d’azur.
Rueil, août 1915.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Récifs au soleil, Amiens, Librairie Edgar Malfère, 1922· numérisation books.google.com· Sources