Le Géranium ovipare, 1935· Épîtres
Épître de cassandre à colombine
Oh ! qui dira les torts de la rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou
Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne creux et faux sous la lime ?Paul Verlaine.
Comme le champ pierreux qu’en vain le colon binevoire cœur est un roc, aimable Colombine !Il me faut adorer ce quartz ou ce silex ;l’adage ne ment pas : dura lex — oui ! — sed lex.On dit que vous aimez Pierrot, la face blême,exégète neigeux d’on ne sait quel problème,on narre qu’à ce drôle épris de Seléné(des fils de Bélial je crois que c’est l’aîné),Colombine, un beau soir, laissant tomber sa robelivra tous les joyaux que ce voile dérobe.Or, madame, Pierrot est ruiné ; le krachde certain financier qu’on patronyme Oustracest l’effrayant Maëlstrom où sombra sa fortune :il ne lui reste plus une suprême « thune ».En vain, rébarbatif comme un vieux caloyer,réclamant ce que nomme un avocat : loyeret parlant durement et d’une voix qui tance,chaque mois, son portier lui monte la quittancede ses termes échus. Certes la pie est rôtplus fréquent sur la table abstème de Pierrotque l’ortolan sans prix ou la fine pintade ;il vit ignorant les truffes et la croustade ;hier (en me curant une dent) je songeaiqu’il lui faudra bientôt mettre en broche son geaipour souper ; le docteur m’a donné sa parolequ’il souffre de ce mal… qui rime à « casserole ».Hâve tuberculeux, pâle faquin qui n’aque la peau sur les os ! Le vin de quinquinaet l’huile qu’on extrait de ton foie, ô morue,pourraient-ils rappeler sa fraîcheur disparue ?De coton rembourrant ses mollets amaigrissans cesser d’être blanc, chaque soir, il est gris.Mais il est scandaleux que ce triste sire osesur vous lever les yeux ! S’il ne meurt de cirrhoseil deviendra poète ou commis de bureau ;de plus (détail horrible et qu’omit Debureau !)il est jaloux : si vous teignez en omelettele candide surcot dont le dota Willette,hargneux comme Séjan de l’univers citéou bien comme ces gens de l’Universitéque l’on voit ne mâcher que pensum et qu’aoristes,quittant gris le comptoir poisseux des liquoristes,sans pitié le brutal meurtrira de souffletsce minois que l’aurore a peint de ses reflets.Vous ! belle comme un cygne impollu de Norvège,vous, femme de Pierrot ? Ça, madame, rêvé-je ?Oh ! profanation ! cet affreux mime osa,tel un colimaçon sur l’or d’un mimosamet sa bave d’argent, sur votre lèvre, ô femmeadorande, poser sa lèvre ? Ah ! c’est infâme !Colombine, quittez, quittez ce meurt-de-faimet jetez un regard à vos pieds ! Car enfinsi je parais moins beau que l’Hercule Farnèseje peux me proclamer un bourgeois à son aise !Viens ! tu serais pour moi Chimène et doña Solet je te meublerais un petit entre-solen un coin que je sais du boulevard Montmartreet je t’habillerais de dentelle et de martre,d’hermine, de vison, de skunks, de chinchilla.Te plaît-il au Lido d’avoir une villade marbre ? En attendant, je veux par ministèrede maître Champetier de Ribes, mon notaire,te céder ma maison boulevard Saint-Michel.Tharsis, Central-Mining, Royal-Dutch, de Beers, Shell,Padang, Rio-Tinto, valeurs à change qu’offreun prudent coulissier, par monceaux dans ton coffres’empileront, s’amasseront, s’entasseront.Vois-tu les diamants corusquer sur ton front,tes mains, tes pieds, ton cou ? L’on ne soupçonne guèrece que j’ai pu gagner d’argent pendant la guerre !L’or sortant de ma poche inonde mes habits,mes cheveux sont d’argent, mon nez est un rubisà ce point que j’ai peur qu’on me dérobe en ville !Monte-Cristo, Loucheur, les rimes que Banvillefait éclater au bout d’un distique fougueuxne sont auprès de moi que pitoyables gueux.Mon patrimoine à ceux des rajahs s’assimile.Or j’ai payé d’impôts six millions, six millesix cent soixante francs, six centimes ; pourtantj’en ai dissimulé près de six fois autant.Pendant que jeûnera tout seul Pierrot, l’esthète,allons tous deux souper à mille francs par tête :le fin sterlet pour nous quittera sa Volga,des œufs de chrysornis et de souïmangasubtilement battus feront notre omelette,le kinkajou nous offrira sa côtelette ;j’aime la crème au lait de puma ; des cochons(pachydermes bénins à qui nous décochonsde sots brocards) pour nous cherchent ce tuberculepérigourdin qui fait de Narsès un Hercule,et, pour les vins, Chiraz, Pommard, Tokay ? C’est bonpour des croquants ! À nous le fameux Chalibon,ce noble Chalibon qu’autrefois l’Assyrievendangeait pour ses rois ! Colombine chérie,laissons les ronds-de-cuir et les petits rentiersen leur étroit logis passer des jours entiers ;nous, fuyons comme un vol migrateur d’hirondellesqui partent sans chercher ce que nous dirons d’elles.Sur votre aéronef, noble coursier des airs,irons-nous survoler l’Afrique et ses déserts,madame ? ou cinglons-nous vers l’île fantastiqueoù la négresse blonde exhibe sa plastique ?passerons-nous la ligne afin de voir là-hautdans un ciel de cobalt scintiller Fomalhaut ?Et quand nous reviendrons si vous n’êtes pas lasseeh bien ! pour nous Tobolsk inaugure un palace !vous plaît-il en quittant le soleil tropicalpatiner sur l’Irtish ou le lac Baïkal ?Mais non ! contentons-nous d’endroits élégants : Bade,Londres où dans le cirque un clown ailé gambade,Dinard, Juan-les-Pins et puis dès les premiersjours d’hiver nous fuirons à Nice où les palmiersouvrent leur éventail et leurs fleurs en régime.En dépit du docteur prescrivant un régime,je paladinerai dans les tournois d’amour,je ferai le bandit comme un vrai Charles Mooret je lirai (trouvant Hegel et Kant arides)ces beaux récits d’amour poivrés de cantharides :Faublas, Gamiani, le Portier des chartreux !Je me redresserai, superbe et vigoureux !Tu ris ? Mais les damnés qui cuisent dans l’ardentefournaise où les montra par un coup de l’art Dante,mais les dyables sur leurs charbons incandescentsbrûlent de moins de feux que mon cœur et mes senslorsque sur ton sein nu mon regard lascif osese poser ! Pour te plaire, incaguant la syphoseet l’asthme et l’emphysème et la goutte et la toux,moi podagre, j’irais gravir le mont Ventoux.Je ne demande pas, vois-tu bien, que l’on m’aimed’un véritable amour, je n’exige pas mêmeque l’on fasse semblant : à moi, vieux roquentin,devenir ton bouffon, ton hochet, ton pantin,pauvre jouet dont on s’amuse et que l’on cassevoilà tout ce qu’il faut ! Je serai si cocasse !Je fais des à-peu-près (je les chipe à Willy)et, pour te divertir, comme un pitre avili,je cabriolerai, je ferai des grimaces…Pourtant, si Dieu voulait, un jour, que tu m’aimasses !Écoute ! tu pourras me gifler si tu veux,me fesser, me tirer le nez et les cheveux,trouer à coups de pied le fond de ma culotte ;croquignolle et pinçon et nazarde et calottede toi j’aimerai tout ! et je dirai : « Merci ! »Même — ô prévision trois fois amère ! — siquelque beau gigolo sans barbe ni moustache,un marlou vigoureux affûtant son eustache,un chansonnier pleurant d’amour sous ton balcon,ou bien un fox-trotter, ornement du bal qu’onadmire sous le frac veut cueillir l’œillet rosede ton baiser eh bien ! pauvre cornard morose,je resterai bien sage en un coin, étouffantmes sanglots et plus tard je dirai que l’enfantest moi-même en plus beau. Catharreux, cacochyme,usé jusqu’à la corde et jusqu’au parenchymeje mourrai dans un an, six mois, peut-être avant :alors mes vingt châteaux, mes cent moulins à vent,mon ancestral donjon que tapissent des lierres,bijoux, argent, tableaux et valeurs mobilières,tout je te laisse tout, je te l’atteste, amantfidèle et généreux, par un bon testamentet mes os danseront de bonheur dans ma tombesi quelquefois, rêveuse à l’heure où le soir tombe,Colombine murmure : — « Oh ! tant qu’il a vécuil m’aima bien pourtant, Cassandre le cocu ! »Colombine sourit, fillette encore sageet, glissant le billet musqué dans son corsage,se disait : « Tu feras, subtile étonnamment,du riche ton époux, du jeune ton amant ! »
168 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Géranium ovipare, Paris, JOSÉ CORTI, 1935· numérisation wikisource.org· Sources