Le Géranium ovipare, 1935· Épîtres
Épître à pierre Dufay
(rétrospective et littéraire).
Mais j’étais jeune alors et ce temps est passé.P. Corneille (Pulchérie).
Ô Dufay, mon ami très-cher,subtil enfant de Loir-et-Cherqui vis le jour, loin du Scamandreen l’inclyte cité de Bloisoù jadis nos princes Valoismagnifiaient leur Salamandre,
Dufay, prince des érudits,toi qui sais tout et nous le disen si fine et galante prose,ô compagnon très-précieux,nous voilà donc de vieux messieurs !Eh bien ! loin du cuistre morose
et du mufle, ce soir, je veuxen dépit de mes blancs cheveuxque pour nous « Autrefois » renaisseet, batelier jamais lassé,remonter le cours du passépour retrouver notre jeunesse.
Jours idylliques ! Le « sapin »ou fiacre (ça, c’était rupin !)s’abstenait d’être automobileet, tout le long du boulevard,le passant rêveur ou bavardtraversait sans faire de bile ;
un franc ? mon Dieu ! c’était vingt sous,vingt sous ! ni plus ni moins et sousl’Odéon qu’à loisir fréquentele lettré, bohème ou rentier,le roman format-Charpentiers’étiquetait trois francs cinquante ;
qu’ils fussent noirs, qu’ils fussent blondsles femmes sur leurs cheveux longsarboraient des chapeaux immensestout empanachés, tout fleuris,satin, linon, paille de riz ;ignorant les tristes démences
des cheveux ras et du faux cil…Mais procédons par ordre, s’ilte plaît ! D’abord, qu’il t’en souviennec’est à Pourceaugnacopolisque nous sourit Amaryllisparmi les nymphes de la Vienne.
Ah ! mon brave Pierre, en effet,— et parbleu ! je date le faitde jadis et point de naguère ! —je ne sais quel dyable enragécomme moi t’avait limogélongtemps, longtemps ! avant la guerre ;
juché sur son socle Dussoubsvoyait, bras dessus, bras dessous,deux suppôts de littératurepasser diserts comme Eutrapel ;avocat… loin la cour-d’appelj’incaguais la magistrature
et toi tu me racontais cescontes légers qu’avait tracéston alerte et gaillarde plumeet dont se parait le Gil Blas :pourquoi ne les avoir hélas !colligés en un beau volume ?
Si je sais rien de mieux trousséje veux bien être un cétacé,je veux bien que Bitru me damne,je veux bouffer un gros étronet, comme du jus de citron,ne plus boire que pisse d’âne !
Or sans rêver de millionsau Champ-de-Juillet nous parlionsde Baudelaire ou de Verlaine ;nous allions devant nous, le nezau vent, sous les yeux étonnésdes magnats de la porcelaine
qui marmonnaient entre leurs dentset nous traitaient de « décadents »Un jour (que faut-il davantage ?)nous débarquâmes à Paris ;Henri Mazel aux beaux-espritsouvrait alors son Ermitage…
Vraiment ! ce temps était joli !Toutes les semaines Willychroniquait, reine des ouvreuses :(n’en doutons pas, sous les cyprèsil fait toujours des à-peu-prèsdont rient les ombres bienheureuses) ;
Roques poursuivait le succèsdu sémillant Courrier françaisoù Ponchon rimait sa gazette. —De L’Inde et non de l’Oubanghirevenait Masson, le Yoghi.Ce n’était pas une mazette
jarnifoutre ! qu’Alphonse Allais !D’Auriol je me régalais,Courteline enfantait la Brichemais La Jeunesse était si laid,si laid ! si laid ! qu’il nous semblaitmoins un humain qu’un lagothriche !
Tel en son manoir BeaumanoirSalis pérorait au Chat-Noiroù vibraient sonnets et ballades ;avec son rouge cache-nezBruand aux fêtards avinéstonitruait ses engueulades !
Quelques emmerdeurs symbolosgéniaux mais pas rigolosque l’humour foutait en colèreet que le rire exaspérait,graves comme un âne qui braitimportaient du Cercle polaire
des tas de drames embêtants :dans chaque feuilleton du Tempssous prétexte d’en rendre comptes’en gaudissait l’oncle Sarcey,mais comme l’on applaudissaitla Meule de Georges Lecomte !
Et comme on acclamait aussiPaul Fort exhibant les Cencià l’élite comme à la masse !(Mussolini, pardonne sije prononce au lieu de tchi si :bien fallait-il que je rimasse !)
Caliban dans le Figarosur tous les sots criait haro !mais, à la fin, levant le masque,il ordonna qu’on décorâtdu nom d’Émile Bergeratsa fantasque Nuit Bergamasque.
Et puis ce fut le soir d’Ubu !Ah ! comme si j’avais trop buje trépudiais à ma place !Vrai ! c’était bath d’ouïr Gémiersous son dérisoire cimiergueuler : « Merdre ! » à la populace !
Sans prévoir Coulon ni PorchéVerlaine, l’air d’un chat fâché,à l’heure, Prud’homme, où tu dînes,narguant des vaches de Lozémarchait d’un pas ankylosévers des absinthes smaragdines.
Fermant les yeux je l’aperçoisà sa table au café « Françoispremier », reposant sa guibole :il feint souriant et narquoisd’écouter les vers iroquoisd’un coyon féru de symbole ;
près de lui, buvant un kutmnelCazals comme un jeune Brummelasperne la foule ostrogothe,taille fine, regard fatal,d’aveuglants boutons de métalau velours de sa redingote !
Parmi les brumes de ThuléRetté songeur était allémirer son rêve dans l’eau pâledes fjords. Le beau Stuart Merrilunissait la perle au béryl,Karl Boès préférait l’opale.
Nous banquetâmes pour ton los,Papadiamantopoulosque sacrait Anatole France :tous étaient là, jeunes et vieux,tes amis et tes envieux,ceux du Nord, ceux de la Durance ;
devant l’auditoire charméClovis Hugues et Mallarmé,(le tambourin et la mandore !)te célébrèrent à l’envi,du Plessys du Pinde ravi,te surnommait « Apollodore ».
Or nous partîmes seulementà l’aurore, juste au momentoù (vers cinq heures et demie)chirurgien au coup d’œil sûrM. Deibler pratiquait surEyraud la céphalotomie.
Oh ! Bougrelon de Jean Lorrain !Dessins féroces de Forain !Oh ! Steinlen, Anquetin, Toulouse-Lautrec, Jossot, Jules Chéretdont une affiche fulguraitjusqu’au sommet de l’Ermenouze !
Est-ce bien vrai qu’ils sont finis,ces jours heureux, ces jours bénis ?Dusses-tu me traiter de tourte,si beau que soit le Paradis,Dufay, Dufay, je te le dis,la vie en ce monde est trop courte !
Te souvient-il, du cher Bressac,de la comtesse de Beausacq,d’Argis, de Bibi-la-Purée,cocasse et maupiteux clochardet du noble Henry de Bruchard,reître à la rapière acérée ?
Te souviens-tu ?… Turlututu !et bran ! pour les « t’en souviens-tu ? »Depuis une heure je bafouille :— « Et celui-ci ? » — « Et celui-là ? »Mieux vaudrait chanter tra la laque faire ainsi le niquedouille !
Foin d’un radoteur décati !laudator temporis acti !Comme le cyprin nommé carpeje redeviens silencieuxet, les yeux levés vers les cieux,en te broyant le métacarpe
j’exore les omnipotentsde laisser longtemps, très-longtempssur ce globe notre binette :je hais les déménagements,quels qu’en soient les désagrémentsje suis fait à cette planète !
Bonsoir, vieux, foutons-nous d’Hitlerde Macdonald, de Nib-de-blair,du froid, des impôts, de la criseet, puisque c’est Montmorencyqui t’abrite en ce moment-civa cueillir au bois la cerise !
216 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Géranium ovipare, Paris, JOSÉ CORTI, 1935· numérisation wikisource.org· Sources