Le Géranium ovipare, 1935· Anecdotes controuvées et fausses confidences
Rêve
Apprenez, Sophie, et n’oubliez jamais
combien il est malséant à une jeune
personne de raconter ses rêves.Mlle Delphine Boursin (Lettres à Sophie sur la civilité).
Pour moi, lecteur, dis un Avepuis apprends ce que j’ai rêvé.
J’étais mort. Sans nul moratoiredans les flammes du Purgatoire,loin des damnés, loin des maudits,(en vérité je vous le dis)mon âme entrait au Paradis.Quant à mon corps, vile matière,il s’en allait au cimetière,suivi de monsieur le curéqui chantait le Miserere.
Or, parmi les anges charmantsen se penchant du firmamentmon âme curieusementregarde mon enterrement
passer : sans rétine elle voitse dérouler tout le convoi ;dans la terre elle voit descendremon beau cercueil de palissandre,même elle distingue à traversles ais de la bière les versgrouillant sur ma chair aux tons vertset son absence de narinesperçoit l’odeur des ptomaïnes(Coty, comme toi, les défuntsdistillent de puissants parfums).— « Ah ! nom de Dieu ! » susurre-t-elle,« quelle veine d’être immortelle !« Pourris, mon corps, pourris, mon vieux,« moi près du bon Dieu, dans les cieux« je plane : où pourrais-je être mieux ?« Pauvre corps, c’est fini nous deux !« Moi je suis belle et toi hideux,« avec tes yeux tu ne vois pas,« je te vois, moi qui n’en ai pas.« Et cependant ne t’en fais pas,« hélas ! si depuis le trépas« les vers de toi font leur repas,« si les larves se sont repues
« de ta bidoche corrompue,« triste charogne et si tu pues« épouvantablement eh bien !« que t’importe ? tu n’en sais rien !« Et puis sache qu’un jour viendra« tôt ou tard où tu renaîtras« (c’est ce qu’on appelle, mon cher,« résurrection de la chair) :« Jéhovah te dépourrira,« nous deux, ça recommencera !« Va ! tu planeras, toi-z-aussi,« oui toi-z-aussi tu planeras« au Paradis. Donc sans souci,« moi dans l’azur, toi dans l’humus,« chantons Te Deum laudamus ! »
Ma Substance Pensante ainsiparle à ma Substance Étenduemais (comme de bien entendu !)le corps n’ayant pas entenduà l’âme n’a pas répondu.
Voilà donc ce que j’ai rêvé,pour moi récite un autre Ave,lecteur peu bénévole, et situ ris à cette facétiemacabre je te remercie !
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Géranium ovipare, Paris, JOSÉ CORTI, 1935· numérisation wikisource.org· Sources