Le Géranium ovipare, 1935· Anecdotes controuvées et fausses confidences
Rêves de gloire
Et facunda facit pectora laudis amor.Ovidius Naso.
Moi, je voudrais que tout le mondeconnût ma Négresse blondeet malheureusement (je le sais) il est encoredes tas de gens qui l’ignorent :malgré ce bel article de Pierre Milleje ne tire pas à quatre cent mille ;malgré la tant joliepréface de Willyje ne suis pas de ces littérateursqui encaissent de forts droits d’auteurs.
Mon Dieu ! que je sentirais de joiesi les gazettes parlaient de moiautant que de Pierre Benoît !Mon éditeur ne voit pas la nécessitéd’une intense publicité :pourtant sacré nom de nom !si je ne braille sur tous les tons :— « J’ai beaucoup de talent ! » comment le saura-t-on ?
Madame, j’aurais tant d’allégressesi vous achetiez ma Négresse !Monsieur, je vous en dis autant :je serais vraiment si contentde me vendre autant que Rostandou (si ce vœu est trop hardi)autant du moins que Géraldy !
Je voudrais me faire connaîtreafin d’être appelé « cher maître »par madame Lagourde et ses amis, des messieurs très-raseurs — mais si fins lettrés,ma chère ! — et parfois même décorés.Et je voudrais que tu me lusses,boniche, petite sœur de sainte Luce,je voudrais que vous me lussiez,épiciers, calicots, clercs d’huissiers ;dût-on me traiter d’hurluberlu,en vérité, je voudrais être lujusque dans Honolulu.Je voudrais être admiré de ma concierge,de sa fille que l’on dit viergeet de son fils qui est tourlourouje ne sais où, du côté de Châteauroux ;je voudrais qu’on trouvât mon bouquin dans les garesavec les journaux et les cigares(le public, d’ordinaire, achèteles livres offerts par la maison Hachette).Je voudrais être admiré de mes fournisseurs,du marchand de couleurs et de sa sœurqui a sur les mains des taches de rousseuret surtout de mon blanchisseur(un ostrogoth qui me rend mes chemisesen loques après que je les ai misesà peine troisou quatre fois).Et si monsieur mon tailleurdisait se redressant de toute sa hauteur :« — C’est moi que j’habille Fourest, le fameux auteur ! »hein ! c’est ça qui serait flatteur !Pensez si je m’en ferais accroire !car enfin, n’est-ce pas ? c’est bien tout ça, la gloire ?
Qui sait ? peut-être un jour luiraoù tout ce monde-là m’achètera,me lira, m’admirera !Ah ! ce jour-là qui jubilera,qui dansera, qui chantera, qui sauteraplus haut que le mont Everest ?Ben ! ce sera Georges Fourest !Pourvu qu’alors je ne sois pas mort :c’est ça qui serait un cochon de sort !
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le Géranium ovipare, Paris, JOSÉ CORTI, 1935· numérisation wikisource.org· Sources