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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles et légendes, 1896

L’Adieu

Anatole France· distiques, alexandrins, 56 vers

J’entrai jusques au fond‖ d’une église, le soirDu jour triste où le prêtre‖ étend un voile noirSur les images d’or‖ de ce bois salutaireOù vint s’offrir au Ciel‖ la rançon de la terre.Un diacre en blanc surplis‖ veillait son Dieu mort, seul.Courbé devant l’autel‖ que couvrait un linceul.C’était le vendredi‖ de la Semaine sainte,Et les femmes glissaient‖ dans la lugubre enceinte.Sur les frissons de soie‖ et les bruits argentinsRoulaient les voix de l’orgue‖ et les versets latins.Or je vis celle-là‖ qui tient ma destinée.Elle était à genoux,‖ mollement inclinée ;Son front se renversait‖ au poids des cheveux lourds,Ses mains longues pendaient‖ sur les plis du velours,Et les lampes tremblaient‖ dans la nef ténébreuseSur la belle pâleur‖ de sa joue un peu creuse.Je fus d’abord surpris‖ de la voir en ce lieu,Car elle était bien loin‖ de vivre selon Dieu.

J’étais à son côté,‖ frôlant sa jupe sombre.Mais rien ne l’avertit‖ de ce qu’était cette ombre.Et ceci me frappa‖ que dans ses grands yeux clairsJe n’avais jamais vu‖ de si brillants éclairs,Je n’avais jamais vu‖ de larmes si brûlantes.Ni de regards si beaux,‖ ni d’extases si lentes.Tant un heureux lien‖ de célestes effroisL’attachait au Dieu pâle‖ étendu sur la croix,Tant sa narine ouverte‖ à la divine haleineS’enivrait de l’encens‖ dont l’église était pleine !

Que l’âme de la femme‖ est prompte à s’embraser !— Sa bouche était en fleur‖ comme pour un baiser,Son être palpitait‖ d’une invisible étreinte.C’est pourquoi je fus pris‖ de tristesse et de crainte :Je vis que désormais‖ ce cœur m’était ferméEt qu’il se repentait‖ de m’avoir trop aimé ;Que ce sein inondé‖ par la Grâce fécondeSe haussait du dégoût‖ des choses de ce monde.Alors, pleurant sur moi,‖ je reconnus, pensif,Que tu m’avais repris‖ cette femme, ô beau Juif,Roi, dont l’épine a ceint‖ la chevelure rousse !

Ton âme était profonde‖ et ta voix était douce ;Les femmes t’écoutaient‖ parler au bord des puits,Les femmes parfumaient‖ tes cheveux ; et depuisElles ont allumé‖ sur ton front l’auréole.Dieu de la vierge sage‖ et de la vierge folle !C’est écrit : pour jamais‖ toi seul achèverasLes plus belles amours‖ qu’on essaye en nos bras ;Toute femme qui pleure‖ est déjà ton épouse ;Tous les cheveux mordus‖ sous notre dent jalouseS’en iront à leur tour‖ essuyer tes pieds nus ;Dégageant de nos bras‖ leurs flancs mal retenus,Jusqu’à la fin des temps‖ toutes nos MadeleinesVerseront à tes pieds‖ leurs urnes encor pleines.Christ ! elle a délaissé‖ mon âme pour ton Ciel,Et c’est pour te prier‖ que ta bouche est de miel !

Adieu ! coupe sacrée‖ où je ne dois plus boire,Rose mystique éclose‖ au crucifix d’ivoire !

Février 1866.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
28((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
5 distiques
Mots à la rime
a soir / noir masculine, classiqueb salutaire / terre féminine, classiquea seul / linceul masculine, classiqueb sainte / enceinte féminine, classiquea argentins / latins masculine, classiqueb destinée / inclinée féminine, classiquea lourds / velours masculine, classiqueb ténébreuse / creuse féminine, classiquea lieu / Dieu masculine, classiqueb sombre / ombre féminine, classiquea clairs / éclairs masculine, classiqueb brûlantes / lentes féminine, classiquea effrois / croix masculine, classiqueb haleine / pleine féminine, classiquea s’embraser / baiser masculine, classiqueb étreinte / crainte féminine, classiquea fermé / aimé masculine, classiqueb féconde / monde féminine, classiquea pensif / Juif masculine, classiqueb rousse / douce féminine, classiquea puits / depuis masculine, classiqueb l’auréole / folle féminine, classiquea achèveras / bras masculine, classiqueb épouse / jalouse féminine, classiquea nus / retenus masculine, classiqueb Madeleines / pleines féminine, classiquea Ciel / miel masculine, classiqueb boire / d’ivoire féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Alphonse Lemerre, Éditeur, 1904· numérisation wikisource.org· Sources