Idylles et légendes, 1896
La Danse des Morts
Dans les siècles de foi,‖ surtout dans les derniers,La grand’ danse macabre‖ était fréquemment peinteAu vélin des missels‖ comme aux murs des charniers.
Je crois que cette image‖ édifiante et sainteMettait un peu d’espoir‖ au fond du désespoir,Et que les pauvres gens‖ la regardaient sans crainte.
Ce n’est pas que la mort‖ leur fût douce à prévoir ;Dieu régnait dans le ciel‖ et le roi sur la terre :Pour eux mourir, c’était‖ passer du gris au noir.
Mais le maître imagier‖ qui, d’une touche austère,Peignait ce simulacre,‖ à genoux et priant,Moine, y savait souffler‖ la paix du monastère.
Sous les pas des danseurs‖ on voit l’enfer béant :Le branle d’un squelette‖ et d’un vif sur un gouffre,C’est bien affreux, mais moins‖ pourtant que le néant.
On croit en regardant‖ qu’on avale du soufre,Et c’est pitié de voir‖ s’abîmer sans retourSous la chair qui se tord‖ la pauvre âme qui souffre.
Oui, mais dans cette nuit‖ étalée au grand jourOn sent l’élan commun‖ de la pensée humaine,On sent la foi profonde.‖ — Et la foi, c’est l’amour !
C’est là, c’est cet amour‖ triste qui rassérène.Les mourants sont pensifs,‖ mais ne se plaignent pas,Et la troupe est très-douce‖ à la Mort qui la mène.
On se tient en bon ordre‖ et l’on marche au compas ;Une musique un peu‖ faible et presque câlineMarque discrètement‖ et dolemment le pas :
Un squelette est debout‖ pinçant la mandoline,Et, comme un amoureux,‖ sous son large chapeau,Cache son front de vieil‖ ivoire qu’il incline.
Son compagnon applique‖ un rustique pipeauContre ses belles dents‖ blanches et toutes nues,Ou des os de sa main‖ frappe un disque de peau.
Un squelette de femme‖ aux mines ingénuesÉveille de ses doigts‖ les touches d’un clavier,Comme sainte Cécile‖ assise sur les nues.
Cet orchestre si doux‖ ne saurait convierLes vivants au Sabbat,‖ et, pour mener la ronde,Satan aurait vraiment‖ bien tort de l’envier.
C’est que Dieu, voyez-vous,‖ tient encor le vieux monde.Voici venir d’abord‖ le Pape et l’Empereur,Et tout le peuple suit‖ dans une paix profonde.
Car le baron a foi,‖ comme le laboureur,En tout ce qu’ont chanté‖ David et la Sibylle.Leur marche est sûre : ils vont‖ illuminés d’horreur.
Mais la vierge s’étonne,‖ et, quand la main habileDu squelette lui prend‖ la taille en amoureux,Un frisson fait bondir‖ sa belle chair nubile ;
Puis, les cils clos, aux bras‖ du danseur aux yeux creuxElle exhale des mots‖ charmants d’épithalame,Car elle est fiancée‖ au Christ, le divin preux.
Le chevalier errant‖ trouve une étrange dame ;Sur ses côtes à jour‖ pend, comme sur un gril,Un reste noir de peau‖ qui fut un sein de femme ;
Mais il songe avoir vu‖ dans un bois, en avril,Une belle duchesse‖ avec sa haquenée ;Il compte la revoir‖ au ciel. Ainsi soit-il !
Le page, dont la joue‖ est une fleur fanée,Va dansant vers l’enfer‖ en un très-doux maintien,Car il sait clairement‖ que sa dame est damnée.
L’aveugle besacier‖ ne danserait pas bien,Mais, sans souffler, la Mort,‖ en discrète personne,Coupe tout simplement‖ la corde de son chien :
En suivant à tâtons‖ quelque grelot qui sonne,L’aveugle s’en va seul‖ tout droit changer de nuit,Non sans avoir beaucoup‖ juré. Dieu lui pardonne
Il ferme ainsi le bal‖ habilement conduit ;Et tous, porteurs de sceptre‖ et traîneurs de rapière,S’en sont allés dormir‖ sans révolte et sans-bruit.
Ils comptent bien qu’un jour‖ le lévrier de pierre,Sous leurs rigides pieds‖ couché fidèlement,Saura se réveiller‖ et lécher leur paupière.
Ils savent que les noirs‖ clairons du jugement,Qu’on entendra sonner‖ sur chaque sépulture,Agiteront leurs os‖ d’un grand tressaillement,
Et que la Mort stupide‖ et la pâle NatureVerront surgir alors‖ sur les tombeaux ouvertsLe corps ressuscité‖ de toute créature.
La chair des fils d’Adam‖ sera reprise aux vers ;La Mort mourra : la faim‖ détruira l’affamée,Lorsque l’éternité‖ prendra tout l’univers.
Et, mêlés aux martyrs,‖ belle et candide armée,Les époux reverront,‖ ceinte d’un nimbe d’or,Dans les longs plis du lin‖ passer la bien-aimée.
Mais les couples dont l’Ange‖ aura brisé l’essor,Sur la berge où le souffre‖ ardent roule en grands fleuves,Oui, ceux-là souffriront :‖ donc ils vivront encor !
Les tragiques amants‖ et les sanglantes veuves,Voltigeant enlacés‖ dans leur cercle de fer,Soupireront sans fin‖ des paroles très-neuves.
Oh ! bienheureux ceux-là‖ qui croyaient à l’Enfer.
Octobre 1869.
Versification
- Forme
- Terza rima classique (terza rima)
- Rimes
- 30(aba) b
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a derniers / charniers masculine, classiqueb peinte / sainte / crainte féminine, classiquec désespoir / prévoir / noir masculine, classiquea terre / austère / monastère féminine, classiqueb priant / béant / néant masculine, classiquec gouffre / soufre / souffre féminine, classiquea retour / jour / l’amour masculine, classiqueb humaine / rassérène / mène féminine, classiquec pas / compas masculine, classiquea câline / mandoline / incline féminine, classiqueb chapeau / pipeau / peau masculine, classiquec nues / ingénues féminine, classiquea clavier / convier / l’envier masculine, classiqueb ronde / monde / profonde féminine, classiquec l’Empereur / laboureur / d’horreur masculine, classiquea Sibylle / habile / nubile féminine, classiqueb amoureux / creux / preux masculine, classiquec d’épithalame / dame / femme féminine, classiquea gril / avril / soit-il masculine, classiqueb haquenée / fanée / damnée féminine, classiquec maintien / bien / chien masculine, classiquea personne / sonne / pardonne féminine, classiqueb nuit / conduit / sans-bruit masculine, classiquec rapière / pierre / paupière féminine, classiquea fidèlement / jugement / tressaillement masculine, classiqueb sépulture / Nature / créature féminine, classiquec ouverts / vers / l’univers masculine, classiquea l’affamée / armée / bien-aimée féminine, classiqueb d’or / l’essor / encor masculine, classiquec fleuves / veuves / très-neuves féminine, classiquea fer / l’Enfer masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
91 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Alphonse Lemerre, Éditeur, 1904· numérisation wikisource.org· Sources