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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles et légendes, 1896

La Fille de Caïn

Anatole France· distiques, alexandrins, 72 vers

Hark, hark ! the sea-birds cry !…
In the sun’s place a pale and ghastly glare
Hath wound itself around the dying air.LORD BYRON, Heaven and Earth.

I

Un matin de ces temps‖ où des hymens étrangesAux filles de Caïn‖ mêlaient les pâles Anges,Azraël quitta Dieu‖ pour Oholibama.Elle le vit pleurer‖ près du puits, et l’aima.« Ô toi qui souffres, viens,‖ dit la fille des hommes ;Qu’importe, ange ou démon,‖ le nom dont tu te nommes :Ton front est triste et fier‖ et tes yeux sont de feu ;En te voyant si beau,‖ je te préfère à Dieu.Esprit, puisqu’il te plaît‖ d’aimer l’argile aimante,Je livre à ton étreinte‖ effroyable et charmante,Ô ma vie et ma mort,‖ fils révolté du jour !Tout mon être qui va‖ périr de ton amour,Ma terrestre beauté‖ dont je marchais si fière,Ma face que tes yeux‖ inondent de lumière,Mes bras et leurs anneaux,‖ mon col et ses colliers,Et ma main refusée‖ aux fils des chameliers.Tu sauras, loin de Dieu,‖ me cacher dans tes ailes.Nos destins seront beaux‖ comme les nuits sont belles. »

II

Le lendemain, la race‖ humaine, à son réveil,Vit se lever la mort‖ et non pas le soleil.La fille de Caïn‖ dit, près de la fontaine :« Azraël, connais-tu‖ cette brise lointaineQui vient à nos baisers‖ mêler un sel amer ?N’entends-tu pas crier‖ l’hirondelle de mer ?La mer roule vers nous‖ et c’est Dieu qui la mène.Nous redonnions Éden‖ à la famille humaine !Éden, sous nos baisers,‖ refleurissait plus cher !Nous avions rétabli‖ la gloire de la chair !Mais Dieu !… Réjouis-toi,‖ Caïn, dans ta semence :Entre la femme et Dieu‖ la lutte recommence…Sur la terre ébranlée‖ où tendent mes genouxEntends-tu les démons‖ captifs rire de nous ?Quelle effroyable nuit‖ roule de cime en cime ! »

Les eaux avaient rompu‖ les sources de l’abîme ;Les antiques granits,‖ de leurs flancs entr’ouverts,Lançaient des gerbes d’eau,‖ de fumée et d’éclairs ;Et bientôt, dans l’horreur‖ des ténèbres compactes,Le ciel du Dieu jaloux‖ ouvrit ses cataractes.Sur les plaines où sont‖ les tentes des pasteurs,Sur les sombres forêts‖ et les pins des hauteurs,Sur les grandes cités‖ aux enceintes de briqueOù l’homme rend hommage‖ aux Démons et fabrique,Près des fleuves fangeux,‖ dans de noirs ateliers,Les étoffes de lin,‖ les anneaux, les colliers,Les grands couteaux de bronze‖ et les flèches de pierre,Où les fils de Caïn,‖ race maudite et fière,Lisent au ciel changeant‖ sur le faîte des tours,L’eau, par nappes, tomba‖ durant quarante jours,Et le vent souffla tel‖ que des brisants humidesHeurtaient les sept degrés‖ des hautes pyramides.Les fauves, les humains,‖ la troupe des vivantsGagna les pics neigeux‖ sous la foudre mouvants.Et les géants debout‖ et les vierges voilées,Les mères qui tendaient‖ leurs mamelles gonfléesÀ leurs petits enfants‖ aux yeux clos, les vieillardsInertes, et du fond‖ de leurs yeux sans regardsPleurant leurs jours de paix‖ et leurs longues mémoires,Les chefs portant la lance,‖ et les esclaves noires,Les marchands étrangers‖ venus sur leurs chameaux,Et les prêtres savants‖ à conjurer les maux,Sous le choc écumant‖ de la vague profonde,Priaient ou maudissaient‖ le Destructeur du monde.Et, quand eurent sombré‖ les sommets des grands monts.Quand flotta sur les eaux‖ le rire des Démons,Le mammouth, exhalant‖ un gémissement rauque,Levait sa trompe encor‖ sur l’immensité glauque.

III

Le soleil reparut,‖ rouge et froid dans les cieux.Pressant entre ses bras‖ le corps silencieuxEt glacé pour jamais‖ dans une vive étreinte,De celle qui mourut‖ sans regret et sans crainte,L’Ange flottait, splendide‖ et triste, dans le vent,Las d’offrir à la foudre‖ un front toujours vivant.

Juillet 1864.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
36((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
2 distiques
Mots à la rime
a étranges / Anges féminine, classiqueb Oholibama / l’aima masculine, classiquea hommes / nommes féminine, classiqueb feu / Dieu masculine, classiquea aimante / charmante féminine, classiqueb jour / amour masculine, classiquea fière / lumière féminine, classiqueb colliers / chameliers masculine, classiquea ailes / belles féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classiquea fontaine / lointaine féminine, classiqueb amer / mer masculine, classiquea mène / humaine féminine, classiqueb cher / chair masculine, classiquea semence / recommence féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea cime / l’abîme féminine, classiqueb entr’ouverts / d’éclairs masculine, classiquea compactes / cataractes féminine, classiqueb pasteurs / hauteurs masculine, classiquea brique / fabrique féminine, classiqueb ateliers / colliers masculine, classiquea pierre / fière féminine, classiqueb tours / jours masculine, classiquea humides / pyramides féminine, classiqueb vivants / mouvants masculine, classiquea voilées / gonflées féminine, classiqueb vieillards / regards masculine, classiquea mémoires / noires féminine, classiqueb chameaux / maux masculine, classiquea profonde / monde féminine, classiqueb monts / Démons masculine, classiquea rauque / glauque féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, classiquea étreinte / crainte féminine, classiqueb vent / vivant masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Alphonse Lemerre, Éditeur, 1904· numérisation wikisource.org· Sources