Idylles et légendes, 1896
Homaï
Devant Djioun la blanche‖ aux parfums de jacinthe,Les fils au front cuivré‖ des mangeurs de lézards,À qui le Chamelier‖ enseigna la loi sainte,Avaient dressé leur camp‖ et leurs bleus étendards.
Ils s’étaient abattus‖ comme des sauterelles.Et déjà trente jours‖ étaient passés depuisQu’ils entouraient la ville‖ et que leurs sentinellesGardaient tous les sentiers‖ des monts et tous les puits.
Or, tandis que, poussant‖ une sifflante haleine,Accroupis sur les murs,‖ les hommes du paysVoyaient les feux guerriers‖ s’allumer par la plaineEt les chevaux d’Yémen‖ tondre les verts maïs,
Une femme, à pas sourds‖ glissant, voilée et belle,Par les bazars déserts‖ et les noirs escaliersEt les portes de cèdre‖ ouvertes devant elle,S’en allait dans la plaine‖ au camp des cavaliers.
Une esclave, portant‖ le vin et les olives,Noire, au nez un anneau,‖ la suivait en riantVers la tente où pendaient‖ des crânes aux solives,Près des yatagans nus‖ d’acier souple et brillant.
Là, sur une peau fauve‖ et de blanc étoilée,Croisant les jambes, grave‖ et seul, et de sa mainLissant sa barbe courte,‖ odorante et bouclée,L’émir songeait : « Allah !‖ hâtons notre chemin. »
Mais la femme à travers‖ les ténèbres venueDevant la tente ouverte‖ apparut dans la nuit,S’étant fait vers l’émir‖ une route inconnue.Quand la femme nous vient,‖ sait-on qui la conduit ?
Elle entra. Du nuage‖ incertain de ses voilesL’astre pur de son front‖ se levait calme et blanc ;Ses cheveux, comme un ciel,‖ étaient semés d’étoiles,Les gouttes froides des‖ saphirs mouillaient son flanc ;
Ses pieds nus s’avançaient‖ dans la lueur des bagues,Les rubis à l’orteil‖ dardaient leurs yeux ardents.Et dans l’air enivré‖ d’odeurs tièdes et vaguesElle sourit avec‖ de la lumière aux dents.
Et la voyant sourire‖ à travers l’ombre noire,L’émir se crut ravi‖ dans le séjour divin,Et joyeux il eut peur‖ et frémit, prêt à boireÀ cette bouche offerte‖ un délicieux vin.
« Ô Beauté que l’Iran‖ et la Nuit m’ont donnée,Salut, dit-il ; et toi,‖ Nuit de l’Irân, merci !L’instant de ton regard‖ vaut bien plus qu’une année,Femme, car j’ai changé‖ depuis que te voici.
« Autrefois, au-devant‖ du sabre et de la lance,Au front des cavaliers,‖ dans le sang et les cris.Sur ma noire jument‖ j’avançais en silence,Méditant les versets‖ sur ma poitrine écrits.
« Quand, derrière mes pas,‖ une ville naguère,Brûlant comme un soleil‖ qu’allumait ma vertu,Faisait des croupes d’or‖ à mes chevaux de guerre,Je demandais quel nom‖ cette ville avait eu.
« Mes yeux ne voyaient pas‖ la beauté des captives,Je ne regardais pas‖ où je versais la mort,Mon oreille était loin‖ des nations plaintives,Et j’étais seulement‖ la Colère du Sort.
« Mais à l’heure où tes yeux‖ jettent leurs puissants charmes,Est-il encore un monde‖ et des colères ? non !Ô vierge, dont les bras‖ sont plus beaux que des armes,Me connais-tu ? Celui‖ qui t’aime est mon seul nom.
« Voyant ton sein blanchir‖ l’étoffe aux molles trames,Dont la myrrhe a charmé‖ les plis mystérieux,Je pleure, ainsi que font‖ les fils des jeunes femmesQuand un songe mauvais‖ entre dans leurs doux yeux.
« Mon âme, que je sens‖ s’exhaler en tendresse,Flotte comme une haleine‖ autour de ta beauté :Me voici devenu‖ faible de ta faiblesse,Et je puis être atteint‖ dans ta fragilité.
« Ne me fais pas de mal,‖ ô compagne étrangère !À quoi bon me trahir ?‖ je veux ce que tu veux,Et mon esprit n’est plus‖ qu’une essence légèreQui se mêle en riant‖ au nard de tes cheveux.
« Ne me fais pas de mal !‖ mon salut et ma perteSont deux enfants jumeaux‖ couchés dans tes bras nus,Et ma vie et ma mort‖ sur ta lèvre entr’ouverteTiennent conseil. Pourquoi‖ tes pieds sont-ils venus ?
« Dis-moi ton nom : qu’il soit‖ plus doux à mon oreilleQue le bruit d’une source‖ au fond des déserts blancs ! »La vierge alors parla ;‖ sa voix sonnait, pareilleAu vent frais du matin‖ dans les rosiers tremblants :
« Dans les jardins d’Irân,‖ parmi les tubéreuses,Naguère on me nommait‖ Homaï, l’oiseau clair ;Mais je veux, étranger,‖ de tes lèvres heureusesRecevoir le seul nom‖ qui me restera cher.
« Pourquoi je suis venue ?‖ Et pourquoi les étoilesViennent-elles au ciel‖ fidèlement le soir ? »Elle mêla ces mots‖ au frisson de ses voiles,Et sur la toison fauve‖ alla tout droit s’asseoir.
La ceinture, où des mots‖ brillaient pleins de mystère,Glissa comme un serpent‖ blessé sur ses genoux.L’émir dit : « Nous allons‖ étouffer sur la terre :Le monde des vivants‖ est trop étroit pour nous.
« Au dos de mon cheval‖ veux-tu que je te couche ?Son galop vers la mer‖ bercera ton sommeil,Les vagues baiseront‖ tes pieds, tes flancs, ta bouche,Et je te porterai‖ dans le lit du soleil ! »
Homaï, dans ses bras‖ immobile et sereine,Laissait son clair regard‖ se refléter en noirDans le sabre pendu‖ contre un pilier d’ébène :Elle se contemplait‖ au fond de ce miroir.
Puis, en se renversant,‖ sa tête inerte et belleEntraîna son regard‖ qui flotta mollement.Vers l’heure où le nopal‖ fleurit, l’émir près d’elleS’endormit dans la joie‖ et dans l’apaisement.
Le sabre nu brillait‖ dans l’ombre vague et terne.Sur son coude pensif‖ se dressant à demi,Comme un enfant se penche‖ au bord d’une citerne,La femme se pencha‖ sur l’émir endormi.
Son sommeil comparable‖ à des eaux paresseuses,Pleines d’îles de fleurs,‖ coulait heureux et lent.Homâï, de la voix‖ chantante des berceuses,Dit, en rendant plus doux‖ son regard indolent :
« Je voudrais n’être pas‖ près de toi pour ta perte,Mais tout vouloir est vain :‖ je t’aime, et tu mourras.Un Esprit est en moi ;‖ mon âme assiste inerteÀ tout ce que l’Esprit‖ accomplit par mon bras.
« Un soir que je croisais‖ les bras sur ma terrasse,Les Mages m’ont parlé :‖ « Qu’Ormuzd soit obéi.« Ormuzd a mis en toi‖ le salut de ta race. »Hélas ! j’ai, ce soir-là,‖ cessé d’être Homaï.
« Car ils m’ont fait rester,‖ six jours, sans nourriture,Dans un lieu souterrain,‖ à la façon des morts.C’est là que j’ai perdu‖ mon humaine nature,Et qu’un Esprit subtil‖ est entré dans mon corps.
« Puis ils m’ont dit : « Revêts‖ d’une étoffe éclatante« Ta chair purifiée‖ et qui dompta l’effroi,« Ô vierge, et va frapper‖ l’ennemi dans sa tente. »Ils m’ont dit, et mes pieds‖ sont allés jusqu’à toi.
« J’ai goûté l’herbe en fleur‖ dont la vertu savanteNous ravit loin du corps‖ dans un monde divin ;C’est pourquoi désormais‖ l’ennui d’être vivante,Comme un champ de pavots,‖ remplira tout mon sein.
« Quand ma main aura fait‖ ce que l’Esprit ordonne,Je la contemplerai‖ sans haine et sans regrets :Je sais que vivre est vain,‖ et que la mort est bonne,Qu’elle a des charmes doux‖ et de profonds secrets. »
Elle dit, souleva‖ du doigt le bras tranquilleQui s’était replié‖ tiède et brun sur son flanc ;Souple, elle en dégagea‖ sans bruit sa taille habileEt sur le tapis sourd‖ assura son pied blanc ;
Et, chaude encor du lit,‖ dans sa robe froissée,Lente, elle s’approcha‖ du pilier de bois noir,Et saisit la poignée‖ éclatante et glacéeDu sabre dont l’acier‖ lui servit de miroir.
Elle dit : « Astres clairs,‖ qui contemplez ma face,Nuit, qui suspends la vie‖ et ses œuvres mauvais,Je ferai devant vous‖ ce qu’il faut que je fasse,Et vous connaîtrez seuls‖ les raisons que j’avais. »
Elle embrassa l’émir‖ d’un regard calme et tendre,Éleva lentement‖ le sabre, sans effort,Et dans le cou, que l’homme‖ avait pris soin de tendre,Plongea, les yeux fermés,‖ le tranchant et la mort.
L’esclave alors saisit‖ cette tête aux chairs matesQue la femme venait‖ de baiser longuement,La mit dans une coupe‖ avec des aromates,Et murmura d’orgueil‖ et de contentement.
Juin 1870.
Versification
- Forme
- 39 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 39(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 39 quatrains
- Mots à la rime
- a jacinthe / sainte féminine, classiqueb lézards / étendards masculine, classiquea sauterelles / sentinelles féminine, classiqueb depuis / puits masculine, classiquea haleine / plaine féminine, classiqueb pays / maïs masculine, classiquea belle / elle féminine, classiqueb escaliers / cavaliers masculine, classiquea olives / solives féminine, classiqueb riant / brillant masculine, classiquea étoilée / bouclée féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea venue / inconnue féminine, classiqueb nuit / conduit masculine, classiquea voiles / d’étoiles féminine, classiqueb blanc / flanc masculine, classiquea bagues / vagues féminine, classiqueb ardents / dents masculine, classiquea noire / boire féminine, classiqueb divin / vin masculine, classiquea donnée / année féminine, classiqueb merci / voici masculine, classiquea lance / silence féminine, classiqueb cris / écrits masculine, classiquea naguère / guerre féminine, classiqueb vertu / eu masculine, classiquea captives / plaintives féminine, classiqueb mort / Sort masculine, classiquea charmes / armes féminine, classiqueb non / nom masculine, classiquea trames / femmes féminine, classiqueb mystérieux / yeux masculine, classiquea tendresse / faiblesse féminine, classiqueb beauté / fragilité masculine, classiquea étrangère / légère féminine, classiqueb veux / cheveux masculine, classiquea perte / entr’ouverte féminine, classiqueb nus / venus masculine, classiquea oreille / pareille féminine, classiqueb blancs / tremblants masculine, classiquea tubéreuses / heureuses féminine, classiqueb clair / cher masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb soir / s’asseoir masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb genoux / nous masculine, classiquea couche / bouche féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classiquea sereine / d’ébène féminine, classiqueb noir / miroir masculine, classiquea belle / d’elle féminine, classiqueb mollement / l’apaisement masculine, classiquea terne / citerne féminine, classiqueb demi / endormi masculine, classiquea paresseuses / berceuses féminine, classiqueb lent / indolent masculine, classiquea perte / inerte féminine, classiqueb mourras / bras masculine, classiquea terrasse / race féminine, classiqueb obéi / Homaï masculine, classiquea nourriture / nature féminine, classiqueb morts / corps masculine, classiquea éclatante / tente féminine, classiqueb l’effroi / toi masculine, classiquea savante / vivante féminine, classiqueb divin / sein masculine, classiquea ordonne / bonne féminine, classiqueb regrets / secrets masculine, classiquea tranquille / habile féminine, classiqueb flanc / blanc masculine, classiquea froissée / glacée féminine, classiquea face / fasse féminine, classiqueb mauvais / j’avais masculine, classiquea tendre féminine, classiqueb effort / mort masculine, classiquea mates / aromates féminine, classiqueb longuement / contentement masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
156 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Alphonse Lemerre, Éditeur, 1904· numérisation wikisource.org· Sources