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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Idylles et légendes, 1896

Le Basilic

Anatole France· 28 quatrains, alexandrins, 112 vers

Un jour qu’elle peignait‖ sa lourde chevelure,Derrière le vitrail‖ lamé de plomb, GemmaVit passer un enfant‖ beau comme elle, et l’aimaSi fort qu’elle en sentit‖ au cœur une brûlure.

Parce qu’Amour n’épargne‖ à nul aimé d’aimer,A peu de jours de là,‖ ces deux fleurs de Sicile,Ces tendres jouvenceaux,‖ au corps fier et gracile.Se livraient l’un à l’autre‖ et se laissaient charmer.

A l’heure où les ruisseaux‖ fument autour des plaines,On les a vus tous deux‖ qui revenaient du bois,Faisant sonner leurs noms‖ au cristal de leurs voix,L’un sur l’autre penchés‖ et mêlant leurs haleines.

Maintenant, dans la salle‖ ouverte sur la mer,O sœur du joaillier,‖ brune Sicilienne,Tu pleures ! Jeune fille,‖ une rosée ancienneDéjà sous tes beaux yeux‖ creuse un sillage amer.

Tout le jour, à travers‖ les arcades mauresques.Tu sembles regarder‖ le golfe au loin bleuir.Ou bien tu suis des yeux,‖ avec un long soupir.Les cavaliers frôlant‖ l’or et l’azur des fresques.

Le front sur le vitrail‖ aux losanges de plomb.Gemma, le long des nuits‖ tu veilles dans la fièvre ;Pour étouffer tes cris,‖ tes dents mordent la lèvreOù mit tant de baisers‖ le doux jeune homme blond.

De ton péché commis‖ savourant l’amertume.Est-ce que, dans ta chair‖ et ton sang apaisésPar la jeune fraîcheur‖ de vos premiers baisers.Le salutaire éclat‖ du repentir s’allume ?

Non, tu ne pleures point‖ ton virginal trésor ;Nul repentir n’a lui‖ dans ton âme orageuse,Et l’Angelus du soir‖ ne te rend pas songeuse :Ce que tu fis d’amour,‖ tu le ferais encor.

Ton amant est parti‖ sans dague, sans épée,Léger, et méditant‖ un prompt retour vers toi,Et voici qu’il n’a point‖ reparu. C’est pourquoiTu veilles si dolente‖ et de larmes trempée.

Il riait, et ton frère‖ était joyeux aussiQuand, le jour de Saint-Jean,‖ tous deux, au son des cloches,Sont allés lestement‖ boire aux sources des roches. —Ton frère est revenu‖ seul et plein de souci.

Son silence, son front‖ qui jaunit et se froisse,Et les fauves lueurs‖ de ses yeux de gerfautOnt glacé tout le sang‖ de ton cœur. Il te faut,Muette prés de lui,‖ dévorer ton angoisse.

Dors, fille au cœur gentil !‖ grande amoureuse, dors !Et sous tes longs cils clos‖ éteins un peu tes larmes :Tu ne sais composer‖ ni philtres noirs ni charmesPour parler aux absents‖ ou réveiller les morts.

Dans la paix du sommeil,‖ Gemma, descends et plonge :Entre ceux dont Amour‖ fit une seule chairIl subsiste un lien‖ mystérieux et cherQui les unit, malgré‖ la mort, de songe en songe.

Tu dors ! Celui sur qui‖ tu suspendais tes vœux,Le vois-tu devant toi,‖ blême, la lèvre verte.Les habits en lambeaux‖ et la poitrine ouverte ?La terre sépulcrale‖ offense ses cheveux.

Entends la faible voix‖ qui gémit dans sa bouche :« Gemma, n’accuse plus‖ mes retards en pleurant.Ton frère m’a tué‖ sous le pin du torrent.Et c’est là, dans la pluie‖ et l’ombre, qu’est ma couche. »

Il ne dit rien de plus‖ et dans le clair matinS’enfuit, Gemma répand‖ des perles sur sa tète,Pour honorer son corps‖ met sa robe de fête,Et, portant des parfums,‖ sort d’un pied clandestin.

Comme une jument barbe,‖ elle a, dans la rosée.Prompte et soufflant du feu,‖ bondi jusqu’au torrent ;Elle a bien fort henni‖ d’épouvante en flairantLa terre sous le pin‖ nouvellement creusée ;

Mais, grattant le sol noir‖ de ses ongles, elle aDécouvert aussitôt‖ la chevelure blonde,La poitrine que perce‖ une entaille profonde,Tout le corps de l’ami‖ qui fut égorgé là.

Oh ! qu’elle eût bien voulu‖ le prendre et fuir avecque !Oh ! qu’elle l’eût bientôt‖ porté contre son cœurJusqu’en la cathédrale‖ et couché, dans le chœur,Au tombeau qu’a pour soi‖ fait dresser l’archevêque !

Elle a senti combien‖ de tels vouloirs sont vains ;Et, pressant dans ses bras‖ le corps meurtri qu’elle aime,Elle a longtemps hurlé‖ contre la face blême ;Et son grand désespoir‖ a rempli les ravins.

Puis, tranquille et muette,‖ elle a d’une main sûreTranché par un couteau‖ la tête belle encor.Contente, elle l’emporte‖ enclose en un drap d’or.Après l’avoir lavée‖ et de baume et d’eau pure.

Gemma, depuis ce temps,‖ sur le haut escabeau,Tout près de la fenêtre‖ aux vitres en losanges.Et le jour et la nuit,‖ boit les senteurs étrangesD’un pied de basilic‖ spiritueux et beau.

Et jamais basilic‖ dans un pot de faïenceBlanc et bleu comme en ont‖ les filles des cités,De ses rameaux touffus,‖ par la sève humectés,N’exhala tout fleuri‖ si molle défaillance.

Ses feuilles, qu’elle mâche,‖ ont un merveilleux goût,Glacial, enivrant,‖ amer. Elle l’arroseD’eau de fleur d’oranger‖ et d’essence de rose.Et de larmes d’amour,‖ oh ! de larmes surtout.

Mais quelle terre noire‖ a nourri cette plante.Quels sucs mystérieux‖ en forment la senteur,Pour qu’elle ait chargé l’air‖ d’une acre pesanteur,Et dans les lourds rideaux‖ épandu la mort lente ?

Laissez la pâle enfant‖ respirer seule en paixL’âme du basilic ;‖ oh ! laissez-la, par grâce !Elle sait bien pourquoi‖ cette plante est si grasse ;Elle sait que l’on meurt‖ de son parfum épais.

C’est le dernier espoir,‖ c’est l’unique tendresse.C’est le doux entretien‖ de la triste Gemma ;Car de ce vase où gît‖ la tête qu’elle aimaLe parfum de la mort‖ s’exhale et la caresse.

Consume-toi, Gemma,‖ dans ta brève langueur.Ton nom plaît au poète‖ et doucement résonne.Et l’on t’honorera‖ dans plus d’une canzone,Car un fidèle amour‖ a rempli tout ton cœur.

Versification

Forme
28 quatrains (quatrains)
Rimes
28(abba)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
28 quatrains
Mots à la rime
a chevelure / brûlure féminine, classiqueb Gemma / l’aima masculine, classiquea d’aimer / charmer masculine, classiqueb Sicile / gracile féminine, classiquea plaines / haleines féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea mer / amer masculine, classiqueb Sicilienne / ancienne féminine, classiquea mauresques / fresques féminine, classiqueb bleuir / soupir masculine, classiquea plomb / blond masculine, non classiqueb fièvre / lèvre féminine, classiquea l’amertume / s’allume féminine, classiqueb apaisés / baisers masculine, classiquea trésor / encor masculine, classiqueb orageuse / songeuse féminine, classiquea épée / trempée féminine, classiqueb toi / pourquoi masculine, classiquea aussi / souci masculine, classiqueb cloches / roches féminine, classiquea froisse / angoisse féminine, classiqueb gerfaut / faut masculine, classiquea dors / morts masculine, classiqueb larmes / charmes féminine, classiquea plonge / songe féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquea vœux / cheveux masculine, classiqueb verte / ouverte féminine, classiquea bouche / couche féminine, classiqueb pleurant / torrent masculine, classiquea matin / clandestin masculine, classiqueb tète / fête féminine, classiquea rosée / creusée féminine, classiqueb torrent / flairant masculine, classiquea a / là masculine, classiqueb blonde / profonde féminine, classiquea avecque / l’archevêque féminine, classiqueb cœur / chœur masculine, classiquea vains / ravins masculine, classiqueb aime / blême féminine, classiquea sûre / pure féminine, classiqueb encor / d’or masculine, classiquea escabeau / beau masculine, classiqueb losanges / étranges féminine, classiquea faïence / défaillance féminine, classiqueb cités / humectés masculine, classiquea goût / surtout masculine, classiqueb l’arrose / rose féminine, classiquea plante / lente féminine, classiqueb senteur / pesanteur masculine, classiquea paix / épais masculine, classiqueb grâce / grasse féminine, classiquea tendresse / caresse féminine, classiqueb Gemma / aima masculine, classiquea langueur / cœur masculine, classiqueb résonne / canzone féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, Alphonse Lemerre, Éditeur, 1904· numérisation wikisource.org· Sources