Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les poèmes dorés, 1873

La vision des ruines

Anatole France· 19 quatrains, octosyllabes, 76 vers

Le fleuve qui, libre et tranquille,Traîne ses marnes et ses eauxAu milieu des pâles roseaux.Presse en ses bras une longue île,

Qui semble un navire échouéPar quelque héroïque aventure,Perdant sa forme et sa nature.Dormeur à l’oubli dévoué.

Le cri rauque et le vol des gruesPercent les nuages blafards ;Les cygnes et les verts canardsVoguent au fil des eaux accrues.

Dans l’île, un portail et deux tours,Retraite aux hiboux familière.Dressent sous la mousse et le lierreLeurs profils noirs, douteux et lourds.

De maigres figures de pierreGisant dans les iris épais,Les mains jointes, suivent en paixLe rêve qui clôt leur paupière.

Tous ceux-là dont le vent du nordRonge avec lenteur les images,Anges et rois, vierges et mages,Ont grandement aimé la mort ;

Car la roideur de leur statureEt l’aridité de leur chairFont voir combien il leur fut cherD’aspirer à la sépulture.

De longtemps ne sera troubléLe silence de l’île sainte :Dans le fleuve dont elle est ceinteLe dos des ponts s’est écroulé.

N’est-ce pas là le berceau rudeDe la grande et belle cité,Qui plus tard avec voluptéS’assit dans cette solitude ?

Mais la terre avare a reprisLes pierres des quais et des rues,Et les demeures disparuesGisent sous les tertres fleuris.

Au sud de l’île, une collineCouronne d’un amas confusDe murs, de chapiteaux, de fûts.Ses flancs où le thuya s’incline.

Les marais coassent, le soir.Vers l’ouest, loin dans la plaine verte,Une porte se dresse ouverteSur le ciel pluvieux et noir.

Sculptés aux parois triomphales,Des hommes, des bœufs, des chevaux,Rappelant d’antiques travaux.Se brisent au choc des rafales.

Et vers le nord, mais moins avant,Candélabres, balustres, dalles.Escaliers, murs en longs dédales.Sonnent avec langueur au vent.

Ruines d’un temple où des lyresPendent à des chevilles d’or,Où des pieds de nymphes encorDansent en de joyeux délires.

Muette, la maison des RoisEst assise, comme une veuve,Sur la rive droite du fleuve.Dans les nymphéas blancs et froids ;

Elle mire dans les eaux blêmesCe qui lui reste de joyauxEt répand ses colliers royauxDe chiffres noués et d’emblèmes ;

Sur un pavillon, les pâleursDe la lune, au bord d’une nue,Animent une forme nueQui sourit et verse des fleurs :

C’est un corps de femme accroupie,Un corps lascif, jeune et lassé,Qui fut sans doute caresséPar le regard d’un siècle impie.

Versification

Forme
19 quatrains (quatrains)
Rimes
19(abba)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
19 quatrains
Mots à la rime
a tranquille / île féminine, classiqueb eaux / roseaux masculine, classiquea échoué / dévoué masculine, classiqueb aventure / nature féminine, classiquea grues / accrues féminine, classiqueb blafards / canards masculine, classiquea tours / lourds masculine, classiqueb familière / lierre féminine, classiquea pierre / paupière féminine, classiqueb épais / paix masculine, classiquea nord / mort masculine, classiqueb images / mages féminine, classiquea stature / sépulture féminine, classiqueb chair / cher masculine, classiquea troublé / écroulé masculine, classiqueb sainte / ceinte féminine, classiquea rude / solitude féminine, classiqueb cité / volupté masculine, classiquea repris / fleuris masculine, classiqueb rues / disparues féminine, classiquea colline / s’incline féminine, classiqueb confus / fûts masculine, classiquea soir / noir masculine, classiqueb verte / ouverte féminine, classiquea triomphales / rafales féminine, classiqueb chevaux / travaux masculine, classiquea avant / vent masculine, classiqueb dalles / dédales féminine, classiquea lyres / délires féminine, classiqueb d’or / encor masculine, classiquea Rois / froids masculine, classiqueb veuve / fleuve féminine, classiquea blêmes / d’emblèmes féminine, classiqueb joyaux / royaux masculine, classiquea pâleurs / fleurs masculine, classiqueb nue féminine, classiquea accroupie / impie féminine, classiqueb lassé / caressé masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poèmes dorés, Paris, EDOUARD-JOSEPH, EDITEUR, 1920· numérisation poesie-francaise.fr· Sources