Les poèmes dorés, 1873
Les affinités
I
Le noir château, couvert‖ de chiffres et d’emblèmesEt ceint des froides fleurs‖ dormant sur les eaux blêmes,En un doux ciel humide‖ effile ses toits bleus.Dans le parc, où jadis‖ on vit flotter des fées,Les Nymphes, par le lierre‖ en leur marbre étouffées.Méditent longuement‖ leurs amours fabuleux.
Déjà des vieux tilleuls‖ les premières rangéesVersent sur les gazons‖ leurs ombres allongéesJusqu’au pied du fossé‖ qui borde le manoir.La forêt qui s’étend‖ à l’horizon déroule,Sous un vent large et frais,‖ les grands plis de sa houle,Et mugit tout au loin‖ dans la brume du soir.
Sur le vieux banc de marbre‖ envahi par la mousseCécile s’abandonne‖ à sa tristesse douce.Sa tête penche au faix‖ des lourds cheveux châtains,Des cheveux d’où jaillit‖ une étrange étincelleQuand le peigne se plonge‖ en leur flot qui ruisselleSous l’ombre des rideaux,‖ au secret des matins.
Très lasse, de souffrance‖ et de langueur parée.De sa propre faiblesse‖ elle-même enivrée.Elle vit en silence‖ à l’ombre des tilleuls.Son âme un peu farouche‖ a cette clairvoyanceEt ces secrets instincts,‖ sûrs comme la science,Noble et fatal trésor‖ de ceux qui vivent seuls.
D’un long et plein oubli‖ nonchalamment éprise.Elle respire, émue‖ au souffle de la brise,Les amères senteurs‖ qui voyagent dans l’air ;Et, le sein frissonnant‖ des frissons dont l’automneFait tressaillir le soir‖ la forêt monotone.Elle laisse errer son‖ regard couleur de mer.
Et, comme un vol d’oiseaux,‖ sur la mer, ses penséesAiment, en tournoyant,‖ à plonger disperséesDans le vague océan‖ où s’égarent ses yeux.Ses nerfs qui gémissaient,‖ pareils, les jours de crise,Aux cordes en éclats‖ d’un instrument qu’on brise,Allument leur réseau‖ d’un feu mystérieux.
À sentir sur sa joue‖ et dans ses molles tressesPasser confusément‖ d’invisibles caresses,Une vague épouvante‖ enfle son cœur prudent.Avide avec effroi‖ de fraîcheurs innommées,Buvant comme un poison‖ l’odeur des fleurs aimées.Enfin elle s’abîme‖ en un repos ardent.
Et, ses longs cils baignés‖ d’une brume légère,Surprise, sans mémoire,‖ à soi-même étrangère.Voici qu’elle s’anime‖ avec des sens nouveaux.Une vie indécise,‖ affreusement diffuse,A qui son être épars‖ se livre et se refuse,L’éveille sourdement‖ pour de blêmes travaux.
Hors de son propre sein,‖ hors de sa forme inerte,Belle comme la Mort‖ maintenant, et déserte,Elle existe, elle voit,‖ elle entend, elle sent.Tout son esprit s’exhale‖ en effluves mystiques,Abandonne et reçoit‖ des ondes magnétiques,Et s’échappe bien loin‖ de la chair et du sang.
En des affres d’horreur‖ et de vague, entraînéeVers un but que fixa‖ l’obscure Destinée,Comme un fluide au fil‖ du métal conducteur,Elle glisse, et voici‖ qu’elle aborde éperdueUne phosphorescente‖ et liquide étendueOù l’air austral épand‖ sa chaude pesanteur.
Dans les blanches clartés‖ et les ombres légèresDes constellations‖ de formes étrangères,Une frégate lofe‖ au souffle de la mer.Un marin, dans le vent,‖ debout sous la dunette.Sous les trois galons d’or‖ de sa sombre casquette,Plonge au large un regard‖ impérieux et clair.
Il a, croisant les bras,‖ cette grâce un peu rudeQue la force au repos‖ prend dans la solitude.Immobile, étant vu‖ de Cécile, il la voit.Nul frisson n’a troublé‖ son manteau militaire,Mais un sourire doux,‖ sur son visage austère,S’achève lentement‖ plus étrange et plus froid.
Tout s’efface. Bientôt‖ Cécile, revenueDe la silencieuse‖ et fatale entrevue,Va s’éveiller devant‖ le parc tranquille et noir,Mais rapportant du sein‖ des magiques abîmesUn écrin merveilleux‖ d’épouvantes intimesQui dans son cœur ému‖ s’ouvrira chaque soir.
II
Dans l’air dont l’éventail‖ bat les ondes tiédies.Le timbre italien‖ des claires mélodiesMonte avec les parfums‖ de la chair et des fleurs :Et l’orchestre remplit‖ de ses éclats sonoresCette loge où Cécile,‖ aux doux reflets des stores,Songe, de diamants‖ ornée et de pâleurs.
Depuis deux ans, pour mieux‖ chasser de sa penséeL’étrange souvenir‖ dont son âme est blessée,Elle cherche le bruit‖ des soirs parisiens ;Mais, dans le lourd repos‖ de ses fatigues vaines,Elle sent par instants‖ lui monter dans les veinesLe regret généreux‖ de ses effrois anciens.
Et, blême pour jamais‖ d’avoir été ravieDans la mouvante horreur‖ des confins de la vie,Souvent, à la clarté‖ triste des jours tombants,Une délicieuse‖ et mortelle tendresseSe trouble amèrement‖ en elle et l’intéresseA l’Inconnu pensif‖ sous les sveltes haubans.
Au théâtre, ce soir,‖ de diamants fleurie,Elle regarde, mais‖ sans voir ; sa rêverie,Dans l’espace incertain‖ flottant comme un parfumEn une volontaire‖ et paisible démence.Au gré des visions‖ musicales commenceMille songes subtils‖ sans en finir aucun.
Et soudain, comme un arc‖ se courbant en arrièreRigide, ses grands yeux‖ révulsés, sans lumière,Elle pousse un cri sourd‖ dans sa gorge expirant ;Elle a vu sur la mer‖ la frégate connue.Mais donnant sur le flanc,‖ ses trois mâts rasés, nue,Sinistre et noir ponton‖ dans la tempête errant.
Aux agrès amarrés‖ sur l’avant qui se dresse,C’est Lui, Lui, qu’elle voit‖ couché dans sa détresse :Seul, épuisé, mourant,‖ il se soulève un peu,Et donne à la voyante‖ un regard triste et tendre,Un regard où l’on sent‖ son âme se détendreDans la fière douceur‖ d’un ineffable aveu.
Mais une lame croule‖ avec des bruits funèbres,Et dans l’affaissement‖ de ses lourdes ténèbresFait sombrer le navire‖ entr’ouvert. Dans la merLe jeune homme au front pur‖ descend ; il s’abandonne,Et des algues lui font‖ une glauque couronne.Elle, alors, avec lui,‖ goûte le sel amer.
Il a gagné son lit‖ pacifique et repose.A l’abri des requins‖ gloutons, le corail roseÉtend sur lui ses bras‖ animés et fleuris.Elle-même, elle est là,‖ baisant sa bouche froide ;Elle a du sang aux yeux ;‖ ses tempes sifflent ; roide,Étouffée, elle exhale‖ à jamais ses esprits.
— Invisible lien !‖ — La frêle créatureA péri sans effort,‖ docile à la nature ;Le flacon dans ses doigts,‖ qui ne s’ouvriront plus,Luit. La Mort sur sa chair‖ silencieuse étaleSa majesté funèbre‖ et sa splendeur fatale,Et la divine paix‖ des destins révolus.
Puisque ta vision‖ fut vraie, ô jeune femme,Que ta terrestre vie‖ ait dénoué sa trame,Qu’importe ! Plonge au sein‖ du monde essentiel !Tes sens, féconds naguère‖ en exquises souffrances,Ta forme, douce aux yeux,‖ étaient des apparences.Le corps n’est rien de plus ;‖ l’esprit seul est réel.
Versification
- Forme
- Sizains
- Rimes
- 23(aabccb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 13 sizains
- Mots à la rime
- a d’emblèmes / blêmes féminine, classiqueb bleus / fabuleux masculine, classiquec fées / étouffées féminine, classiquea rangées / allongées féminine, classiqueb manoir / soir masculine, classiquec déroule / houle féminine, classiquea mousse / douce féminine, classiqueb châtains / matins masculine, classiquec étincelle / ruisselle féminine, classiquea parée / enivrée féminine, classiqueb tilleuls / seuls masculine, classiquec clairvoyance / science féminine, classiquea éprise / brise féminine, classiqueb l’air / mer masculine, classiquec l’automne / monotone féminine, classiquea pensées / dispersées féminine, classiqueb yeux / mystérieux masculine, classiquec crise / brise féminine, classiquea tresses / caresses féminine, classiqueb prudent / ardent masculine, classiquec innommées / aimées féminine, classiquea légère / étrangère féminine, classiqueb nouveaux / travaux masculine, classiquec diffuse / refuse féminine, classiquea inerte / déserte féminine, classiqueb sent / sang masculine, non classiquec mystiques / magnétiques féminine, classiquea entraînée / Destinée féminine, classiqueb conducteur / pesanteur masculine, classiquec éperdue / étendue féminine, classiquea légères / étrangères féminine, classiqueb mer / clair masculine, classiquec dunette / casquette féminine, classiquea rude / solitude féminine, classiqueb voit / froid masculine, classiquec militaire / austère féminine, classiquea revenue / entrevue féminine, classiqueb noir / soir masculine, classiquec abîmes / intimes féminine, classiquea tiédies / mélodies féminine, classiqueb fleurs / pâleurs masculine, classiquec sonores / stores féminine, classiquea pensée / blessée féminine, classiqueb parisiens / anciens masculine, classiquec vaines / veines féminine, classiquea ravie / vie féminine, classiqueb tombants / haubans masculine, classiquec tendresse / l’intéresse féminine, classiquea fleurie / rêverie féminine, classiqueb parfum / aucun masculine, classiquec démence / commence féminine, classiquea arrière / lumière féminine, classiqueb expirant / errant masculine, classiquec connue / nue féminine, classiquea dresse / détresse féminine, classiqueb peu / aveu masculine, classiquec tendre / détendre féminine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb mer / amer masculine, classiquec s’abandonne / couronne féminine, classiquea repose / rose féminine, classiqueb fleuris / esprits masculine, classiquec froide / roide féminine, classiquea créature / nature féminine, classiqueb plus / révolus masculine, classiquec étale / fatale féminine, classiquea femme / trame féminine, classiqueb essentiel / réel masculine, classiquec souffrances / apparences féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
138 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poèmes dorés, Paris, EDOUARD-JOSEPH, EDITEUR, 1920· numérisation poesie-francaise.fr· Sources